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samedi 18 janvier 2014

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (janvier 2014)


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La guerre, c’est la paix. Le pillage, c’est l’aide. L’ignorance, c’est la force.

13 janvier 2014 par Odile Tobner

 

On est frappé par la sauvagerie et l’archaïsme qui marquent nos relations avec nos « anciennes » colonies d’Afrique francophone, où le recours à la force constitue toujours l’alpha et l’oméga.

En entendant Hollande affirmer lors de ses voeux à la nation que les interventions de l’armée française en Afrique n’avaient d’autre but que d’y ramener la paix, on croyait revoir Guy Mollet défendre la « pacification » de l’Algérie. Rien d’étonnant, puisque la loi de programmation militaire qui vient d’être votée rend à nos militaires les « pouvoirs spéciaux » qu’ils avaient reçus du gouvernement SFIO de Mollet et Mitterrand pour « pacifier  » l’Algérie – en réalité pour y pratiquer en toute impunité tortures et exactions, avec le succès que l’on sait. Déploiements de troupes dans des pays en proie à des troubles civils, soutien à des dictatures compradores, déstabilisations sournoises et corruption, voilà à quoi se résume notre politique africaine, et le fait qu’elle se revête depuis l’opération Licorne des habits du droit international ne change en rien à son caractère foncier : la violence.

Durant ce temps, la Grande-Bretagne a su nouer avec un Commonwealth profondément renouvelé des relations civilisées. Même un pays comme la Chine, dont les médias français dénoncent sans relâche l’expansion en Afrique, tisse des liens avec la société civile africaine via une politique généreuse d’octroi de visas et de bourses aux étudiants africains, bien éloignée de la crainte obsessionnelle de la démographie africaine qui marque nos rapports avec les migrants venus d’Afrique.
C’est que nos médias de masse abreuvent l’opinion française d’une propagande négrophobe destinée à justifier le recours à la violence en faisant des habitants de ces pays un ramassis de brutes à réduire par le feu et à tenir sous le joug de dictatures bestiales.
Ils nous pilonnent sans relâche de bavardages de prétendus experts transpirant le racisme et d’images de masses africaines se livrant à des lynchages, sans jamais donner la parole aux citoyens maliens, camerounais, togolais, centrafricains, qui sont pourtant nombreux à parler parfaitement notre langue, hormis pour exprimer une position de stricte vassalité à la politique françafricaine.

Verrouillé par cette idéologie négrophobe qui justifie en dernière analyse l’exploitation brutale de l’Afrique francophone, notre pays est définitivement incapable de considérer les femmes et les hommes de ces pays comme des citoyens avec lesquels instaurer un dialogue politique.
Tout autant imprégnés de cette négrophobie dans laquelle ils macèrent, nos dirigeants enfoncent notre pays dans une guerre généralisée contre l’Afrique francophone, aux dépens de tout autre projet collectif – toutes nos politiques publiques sont en décadence, à commencer par notre système d’éducation, de moins en moins performant – et pour quel bénéfice ?
Les intérêts que l’establishment politico-militaire drogué à la violence prétend défendre en Afrique ne sont en rien nationaux puisqu’ils sont ceux de multinationales qui ne paient d’impôts ni dans les pays dont ils exploitent les ressources, ni même en France.
Même les groupes particuliers qui dans ces pays avaient fondé quelque espoir sur l’intervention de la France se retournent peu à peu contre elle quand ils comprennent qu’ils ont été joués – c’est le cas en Côte d’Ivoire, et déjà au Mali et en Centrafrique.

En poursuivant dans la violence une histoire commune commencée dans la violence, ce n’est pas tant l’avenir de l’Afrique que celui de la France que notre gouvernement compromet, d’une façon peut-être définitive

 

 

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (décembre 2013)

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La république françafricaine

6 décembre 2013 par Odile Tobner


La Centrafrique est un cas d’école pour qui veut mesurer les ravages de la Françafrique. Aucun pays africain n’a été aussi étroitement tenu sous tutelle française ; aucun n’est aussi délabré que la République centrafricaine, cinquième pays le plus pauvre du monde en dépit des richesses de son sous-sol.


La déliquescence de l’État [1] a laissé tout latitude aux bandes armées qui s’imposent par la terreur. Avec moins de cinq millions d’habitants la Centrafrique est aujourd’hui un pays sans routes, sans hôpitaux, sans écoles, sans eau potable, sans électricité. Soixante-dix pour cent de la population, abandonnée à elle-même, se trouve au-dessous du seuil de pauvreté et souffre de malnutrition ; le taux de mortalité à l’âge de cinq ans est de 220 pour mille et l’espérance de vie est de 44 ans. La moitié des habitants sont analphabètes. Tel est le triste bilan des régimes qui se sont succédé, tous sous une étroite dépendance de Paris. L’État-fantôme ne contrôle pas l’exploitation des ressources, bois, diamant, dont une grande partie fuit en contrebande vers les pays voisins.

L’histoire de la Centrafrique est celle d’un désastre continu. Après avoir été saigné à blanc par trois quarts de siècle d’une exploitation qui a dépeuplé le territoire et qui a permis l’édification de grandes fortunes françaises, notamment celles des Giscard d’Estaing ou de la famille de l’expert ès-droits de l’homme BHL, l’ex-Oubangui-Chari aborde l’indépendance en 1960 avec à peine deux millions d’habitants pour un territoire grand comme la France. Les bases militaires de Bouar et de Bangui assurent une présence permanente de l’armée française, qui a fait de la RCA un de ses terrains de jeu de prédilection, écrasant toute tentative de rébellion et assurant à la France une gestion quasi directe du pouvoir politique.

Cette souveraineté de fait a permis à la France d’entretenir soigneusement la déliquescence de la RCA, pour mieux servir ses visées stratégiques et livrer le territoire au pillage de ses affairistes. Le seul objectif des subventions françaises depuis l’indépendance, et européennes depuis les années 2000, est d’assurer la continuité de l’exploitation des matières premières et l’accès aux aéroports.

Aujourd’hui que le chaos où est plongée la Centrafrique, devenue la proie de bandes armées venues du Congo, de l’Ouganda, du Soudan, du Tchad, menace leurs intérêts, les pays occidentaux envisagent une intervention militaire, maquillée d’humanitaire bien sûr. Ainsi le 20 novembre le directeur du bureau Afrique du département d’État des États- Unis, Robert Jackson, s’alarme d’une situation de « pré-génocide » en Centrafrique. Laurent Fabius lui fait immédiatement écho, affirmant que « la République centrafricaine est au bord du génocide ». Le mot fait mouche et dès le lendemain le même annonce que la France va déployer un millier de soldats supplémentaires, venant s’ajouter aux 400 qui gardent en permanence l’aéroport de Bangui et quelques sites français dont celui de Total, et renforcer les quelque 3000 militaires de la Force militaire d’Afrique Centrale, la FOMAC, déjà présents sur le terrain.
Il est probable qu’ils seront rejoints, sans tambour ni trompette, par nos forces spéciales, qui opèrent déjà en toute discrétion dans le nord du Cameroun. On rétablira une apparence d’ordre et les habitants continueront à périr d’inanition en silence, sans troubler la marche des affaires as usual.
La politique françafricaine est décidément une grande réussite.


[1] Vincent Munié , Agonie silencieuse de la Centrafrique , Le Monde diplomatique , 29/09/2013 et Vincent Munié, Centrafrique stratégie française , Le Monde diplomatique , février 2008

vendredi 15 novembre 2013

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (novembre 2013)

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CPI : Consécration Pénale de l’Impunité


L’engagement de poursuites contre le président du Kenya a provoqué la réunion, le 12 octobre, d’un sommet extraordinaire de l’Union Africaine consacré à « la relation entre l’Afrique et la Cour pénale internationale » et intensifié les attaques portées par certains chefs d’État africains, notamment anglophones, contre la cour, accusée de limiter ses poursuites à l’Afrique, de pratiquer une justice « sélective et politique » (Kagame), voire « impérialiste et raciste » (Kenyatta). Il est vrai qu’à voir les visages des poursuivis affichés sur le site de la CPI, on se croirait dans un rêve du Ku Klux Klan plutôt qu’à l’aube d’une justice universelle. La CPI ne serait-elle finalement qu’un moyen supplémentaire de s’assurer la soumission des gouvernements africains, une menace brandie contre les non-alignés ?


Il est de fait que les règles de fonctionnement de la CPI constituent une régression au regard des principes démocratiques les plus élémentaires [1]. Ainsi les victimes n’ont pas accès à la CPI, qui ne peut être saisie que par le Conseil de sécurité ou les États parties. C’est la consécration d’une justice politique, au mépris du principe de la séparation des pouvoirs. le Conseil de sécurité de l’ONU est le véritable procureur de la CPI, puisqu’il peut bloquer ou être à l’initiative des poursuites.
Le fait est d’autant plus choquant que trois membres du Conseil de sécurité, les États-Unis, la Russie et la Chine ne sont pas États parties. C’est consacrer doublement l’impunité des grandes puissances et de leurs alliés.

Or nul n’ignore la part prise par celles-ci, notamment la France et les États-Unis, dans les déstabilisations et les sanglantes guerres civiles qui déchirent l’Afrique. Limitant ses poursuites au continent africain, on ne voit pas comment la CPI pouvait dès lors ne pas être instrumentalisée au service des intérêts géostratégiques de celles-ci.
C’est ce qui s’est passé en Afrique francophone, où elle agit comme un nouvel instrument de la Françafrique. Loin de toute impartialité, elle a pris franchement partie dans la guerre civile qui, loin des caméras, continue à ensanglanter la Côte d’Ivoire : si Laurent Gbagbo est retenu à la Haye, en attente de son jugement, aucune poursuite n’est engagée contre les chefs des milices du nord, tels Guillaume Soro, qui ont plongé le pays dans la guerre civile et dont les massacres ont servi la venue au pouvoir de Ouattara. Au contraire, Soro a été chaleureusement reçu par Moreno Ocampo, procureur près de la cour jusqu’en juin 2012.

Quant au traitement réservé par les deux procureurs successifs de la CPI au sinistre Compaoré, il offense l’idée même d’une justice internationale. Après qu’Ocampo en a fait son interlocuteur privilégié, Fatou Bensouda, actuel procureur près la CPI, voit en lui « un acteur important dans la paix, la justice et le règlement des conflits ».
L’impunité dont jouit le plus grand fauteur de guerre en Afrique de l’ouest, celui qui a armé et entretenu les guerres civiles du Liberia, l’allié de Charles Taylor condamné pour complicité de crimes en Sierra-Leone, celui qui a suscité et nourri la rébellion en Côte d’Ivoire, donné asile aux rebelles du Mali, est consacrée, c’est un comble, par l’institution créée contre l’impunité !

Cette instrumentalisation politique de la CPI la réduit à n’être qu’une imposture.

Plutôt que la défendre aveuglément en l’état en spéculant sur une hypothétique amélioration, les ONG, dont Survie, qui ont soutenu le projet ambitieux d’une justice internationale doivent exiger une profonde réforme qui remette au premier rang la plainte des victimes quelles qu’elles soient, faute de quoi cette institution risque de sombrer dans un discrédit qui abolira pour longtemps l’espoir de voir reculer l’impunité.


 13 novembre 2013 par Odile Tobner


[1] Cf. Théophile Kouamouo, Cinq bonnes raisons de dire non à la CPI, in Le nouveau Courrier


Les éditos de Billets d'Afrique et d'Ailleurs de juin à octobre 2013


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Juin 2013 :

L’arroseur arrosé

Dans les pays développés, l’opinion publique commence à s’émouvoir de ce que, au moment où la charge fiscale pèse de plus en plus lourdement sur les épaules des contribuables, les plus grosses fortunes et surtout les grandes firmes multinationales y échappent presque totalement.
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 Juillet 2013 :

Après Serval, les vautours

Comme prévu, l’intervention française au Mali, forte de 4000 soldats français, de moyens matériels aussi coûteux que sophistiqués et de la « chair à canons » de 2000 Tchadiens, a vaincu sans péril les 2000 djihadistes équipés de pick-ups, de mitrailleuses et d’armes légères qui avaient pris le contrôle des localités du nord.
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Septembre 2013 :

Mercenaires et chevaliers

« Plus qu’un mercenaire, un chevalier ». C’est par ces mots que le Président du Conseil national des barreaux a choisi de saluer la mort de Jacques Verges, se joignant au concert de commentaires, tantôt flatteurs, tantôt acerbes ou critiques qui ont accompagné la disparition le mois dernier d’un avocat souvent présenté comme un héraut de l’anticolonialisme par ceux qui n’ont jamais daigné s’intéresser à son lourd passif françafricain. Un chapitre bien moins reluisant que les combats menés au service de l’indépendance de l’Algérie et de la défenses des opprimés.
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Octobre 2013 :

Du Valls dans un bas de soie

Selon notre gouvernement, la France de 2025 n’a rien à craindre de son parc de cinquante-huit réacteurs nucléaires, parc vieillissant dont le plus ancien est situé sur une faille sismique ; du chômage massif et de la paupérisation croissante de sa société ; de la faillite de l’ensemble de ses services publics ; de l’explosion des dépenses budgétaires nées des guerres sans fin menées par ses armées. Non, la France de 2025 n’est menacée que par deux choses : l’Islam et «  la démographie très importante » de l’Afrique, dixit notre ministre de l’intérieur - il faut sans doute comprendre « croissance démographique » -, sans que ces propos aient suscité la moindre opposition de ses collègues roses ou verts [1].
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lundi 20 mai 2013

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (mai 2013)

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Peuples otages

 

On ne peut que se réjouir de la libération de la famille Moulin-Fournier, enlevée dans le Nord Cameroun et détenue pendant deux mois au Nigeria par des activistes de Boko Haram. On ne saurait cependant considérer ce dénouement comme une victoire, encore moins féliciter le président camerounais Biya pour son entregent.

Si nul n’est assez naïf pour être dupe de la version officielle des conditions de la libération, les médias n’ont cependant pas manqué de fournir leur lot habituel d’âneries. Le pompon revient à l’aphorisme proféré sur un plateau télé par un certain Yves Bonnet à propos du despote camerounais : « Il vaut mieux avoir un bon dictateur en place qu’un mauvais démocrate ». C’est en fondant sa politique africaine sur ce « principe » que la France a mené les pays africains francophones au chaos.
Son caractère raciste n’est pourtant pas douteux : appliquée à notre pays, la même « vérité » susciterait un tollé général. Marque d’une classe politique et médiatique en totale déshérence, cette idéologie nauséabonde est affichée avec le plus grand éclat au moment où les faits lui apportent le démenti le plus cinglant qui se puisse imaginer.

L’enlèvement de la famille Moulin-Fournier est la preuve éclatante que l’État despotique camerounais est incapable de faire régner la sécurité sur son territoire. Régulièrement classé parmi les plus corrompus au monde, comment pourrait-il juguler une criminalité dont il est un des acteurs, notamment ses forces de l’ordre, championnes toutes catégories en matière de corruption. Quand le banditisme devient intolérable, il prétend y répondre par de sanglantes opérations de maintien de l’ordre, consistant à abattre sans procès tout suspect, habituellement jeune et pauvre, sans faire reculer en rien la grande criminalité, logée au cœur du système. Soutenir ce régime exécré, c’est mettre en danger la vie des Français qui circulent dans ce pays.

Ce n’est pas un hasard si la France arrive en tête par le nombre de ses ressortissants pris en otages : l’Afrique retenait en février une douzaine d’otages français. Les tentatives de libération par la force se sont toutes soldées par la mort des otages. Dernier échec en date, Denis Allex est mort en Somalie le 12 janvier à la suite du raid infructueux de commandos français. En janvier 2011, Antoine de Léocour et Vincent Delory, enlevés à Niamey, sont morts au cours de l’attaque aérienne menée par l’armée française contre les véhicules de leurs ravisseurs. La seule alternative à ces assauts meurtriers est le paiement de lourdes rançons. Il s’agit donc toujours d’une défaite.

La question qu’il faut se poser, et que pourtant nul ne pose, est la suivante : la France a-t-elle l’intention et les moyens d’anéantir en Afrique tous ceux qui lui veulent du mal, dont le nombre semble croître sans cesse ? Faudra-t-il tuer de plus en plus d’Africains pour pouvoir continuer à occuper leurs pays ? Question subsidiaire : comment en sommes-nous arrivés là ?

Lors de sa libération Tanguy Moulin-Fournier, cadre de GDF-Suez opérant au Cameroun, a déclaré son bonheur de pouvoir retrouver ses « frères camerounais ». Nous ne mettons pas en doute les liens d’affection qui peuvent l’unir à des Camerounais, mais dans les circonstances présentes nous sommes bien au-delà des relations personnelles : il s’agit du destin de peuples entiers.
Que font Areva au Niger, Total, GDF-Suez au Cameroun ? Quelles sont les conditions d’exploitation des ressources camerounaises par ces multinationales ?

Quel est le niveau de vie, de liberté, de droits civiques et humains des Camerounais ?

Est-ce que le peuple camerounais n’est pas le grand et le seul otage des forces du despotisme et du colonialisme liguées contre lui, qui le maintiennent prisonnier sur son propre sol, avec l’interdiction de tenter d’échapper à son malheur ?

7 mai 2013 par Odile Tobner



mercredi 13 février 2013

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (février 2013)

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 Françafrique new look


Ceux qui pourraient se laisser égarer par l’intense pilonnage médiatique qui accompagne inévitablement toute opération guerrière auront avantage à ne pas oublier la règle n° 1 de la propagande françafricaine : la Françafrique, ça n’a jamais existé, et d’ailleurs ça n’existe plus.

Or donc, la France intervient militairement dans une ancienne colonie d’Afrique subsaharienne mais cela n’a rien à voir avec l’impérialisme. Miss « Young leader » 1996 de la French American Fondation, Hollande a bien appris la leçon des showmen de la guerre spectaculaire : une belle guerre, simple comme un western, avec un shérif – nous – protégeant des paysans désarmés – les Maliens – des méchants bandits : les islamistes, qui, depuis la chute de l’empire soviétique, ont avantageusement remplacé les Rouges dans le rôle du mal absolu, ça a autrement plus de gueule que le soutien armé à des dictatures prédatrices. Il s’agit de faire accepter par un peuple français frappé par un chômage endémique et une pauvreté grandissante le coût considérable d’une énième intervention militaire – la France est le pays le plus interventionniste de la planète sur le plan militaire, avant même les États-Unis : Côte d’Ivoire, Libye, Afghanistan hier, Mali aujourd’hui, sans parler de ses bases militaires permanentes en Afrique et de ses guerres secrètes.

Pour un observateur averti, ce joli scénario diffusé jusqu’à plus soif par tous les gros médias ne tient pas debout. Au contraire de ce qui est répété à longueur d’antennes, Bamako n’était pas menacée, ni dans l’immédiat, ni à moyen terme. Les « méchants » sont financés et équipés par nos amis qataris et saoudiens. Enfin la France, qui prétend aujourd’hui défendre l’intégrité territoriale du Mali, envisageait sans sourciller en janvier 2012, par la bouche du ministre des affaires étrangères d’alors, la possibilité d’une sécession du Nord du Mali. Pur hasard, ce territoire que nous prétendons maintenant vouloir rendre au Mali, et que nous allons occuper en attendant – en attendant quoi ? –, regorge de ressources naturelles.

Désolé de briser la belle image : cette intervention est purement coloniale.
Aujourd’hui comme hier, il s’agit de s’assurer le contrôle d’un territoire stratégique pour les grandes puissances industrielles. L’assentiment de la marionnette transitoire à la tête du Mali n’était qu’une formalité.
C’est en maître que parle le gouverneur français – pardon : l’ambassadeur de France au Mali – : « Plus que jamais, l’heure n’est ni aux chicanes ni aux discussions vaines. L’heure est à l’unité. La nation [malienne] est en danger, le pays doit s’unir contre un adversaire commun [...] On ne peut pas conduire une action militaire et une action efficace de reconquête du Nord si, dans la capitale, n’importe quel groupuscule commence à faire sa loi. Ils [les organes de la transition] n’ont pas besoin d’être soumis tous les jours à une pression de la rue », avant de saluer la décision du gouvernement d’instaurer l’état d’urgence. Il s’agit d’interdire les manifestations des opposants à l’intervention, pourtant censés ne pas exister.
Les manifestations d’enthousiasme pro-français, elles, ont fourni un flot inépuisable d’images flatteuses pour l’ego national. Ces images remplacent avantageusement celles des manifestations d’ouvriers de Renault ou de Peugeot, d’Arcelor-Mittal ou de Pétroplus, qui ne servent qu’à démoraliser la Nation.

Les grands bénéfices des maîtres ne se font plus dans l’industrie française mais dans les investissements agraires, miniers, commerciaux, dans les pays pauvres, dont la population est corvéable à merci et les dirigeants dociles jusqu’à la servilité. Quand il paie pour un budget dit de la « défense », c’est la défense de ces intérêts-là que finance le contribuable français.
Nous voilà désormais dans le monde orwellien de la guerre perpétuelle, où nos armées volent de victoire en victoire sous les yeux fatigués de masses qui s’enfoncent dans la pauvreté.

 Odile Tobner



mercredi 16 janvier 2013

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (janvier 2013)

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Arcana imperii


Le procès des assassins de Firmin Mahé devait être l’occasion d’appliquer pour la première fois la loi pénale ordinaire à des exactions commises par des militaires français au cours d’opérations extérieures. On n’a pas été déçu : en prononçant des peines ridicules au regard de l’horreur du crime commis, la cour d’assises de Paris a reconnu à l’armée coloniale droit de vie et de mort sur l’indigène. En fait de lois de la République, c’est la loi de Lynch que la justice française a consacrée, avec l’approbation de tous les canards qui font l’opinion. 
 
C’est en effet à l’issue d’un véritable lynchage que Firmin Mahé a trouvé la mort ce 13 mai 2005. Blessé à la jambe par le tir d’une patrouille de la Force Licorne, il est emmené au camp français de Bangolo, où il est roué de coups, voire pire – le corps n’a jamais été rendu à la famille. Puis, peut-être pour dissimuler l’horreur de ce premier crime, quatre militaires l’emmènent inconscient dans un véhicule blindé, où il est étouffé au moyen d’un sac plastique.
Devant la Cour, les militaires français ont justifié ce déchaînement de violence en accusant cet homme d’être le chef des « coupeurs de route » qui mettaient à feu et à sang la « zone de confiance » créée par la France en janvier 2003, dans le cadre des accords de Marcoussis . Rien ne vint conforter ce récit hormis le témoignage d’une Ivoirienne exfiltrée en France après les faits et gratifiée sans délai de la nationalité française. Pourtant c’est ce conte qui fit autorité dans le prétoire. Pis, violant la présomption d’innocence dont elle est censée être une gardienne vigilante, l’avocate générale fit savoir dans son réquisitoire qu’elle « pensait » que Mahé était un dangereux criminel. De même, l’ensemble de la presse adopta sans réserve le point de vue de la défense, transformant des assassins en héros conformes à l’image du soldat français secourant la veuve et l’orphelin, quitte à enfreindre les règles sacrées du droit des gens.
Avocats de la défense, magistrats comme faiseurs d’opinion justifièrent ce crime par « la situation exceptionnelle » qui prévalait dans la zone de confiance. Pourtant, comme le souligne le journaliste Théophile Kouamouo, « à aucun moment, il n’a été question du pays qui avait conçu cette « zone de confiance », sans administration, sans police et sans justice, véritable foutoir organisé, dont le seul intérêt était qu’elle garantissait de la meilleure manière la partition de la Côte d’Ivoire : la France. »

Alors qu’elle aurait dû, au terme de l’accord de défense qui la liait à la Côte d’Ivoire, repousser les rebelles qui s’attaquaient à un État de droit, la France institutionnalisa la criminalité par les accords de Marcoussis, qui leur confiaient les ministères de la Défense et de l’Intérieur et créaient cette zone de non-droit, laissant le champ libre à toutes les exactions. Le maintien de l’ordre étant le prétexte de l’opération Licorne, on comprend dans ces conditions que l’armée n’ait eu d’autre choix que de faire endosser ces crimes à un innocent – c’est ainsi que le droit appelle tout homme qui n’a pas été régulièrement jugé et condamné, on a honte de devoir le rappeler à une magistrate chevronnée. (Lire par ailleurs page 7)

Ce n’était qu’un exploit parmi d’autres de nos soldats en Côte d’Ivoire.
En septembre 2003, quatre d’entre eux, censés garder la BCAO de Bouaké, ramassèrent 38 millions de francs CFA tombés des mains des rebelles alors que ceux-ci emportaient 20 milliards de francs CFA.
En septembre 2004, douze soldats français s’emparèrent de 65 millions de CFA à l’issue du casse de la BCAO de Man, dont ils avaient la garde. Ces affaires furent réglées en famille, sans la moindre publicité, par l’ex-tribunal aux armées.
Le 6 novembre 2004 le bombardement du cantonnement de l’armée française de Bouaké, tua neuf soldats. Les soldats français, qui occupaient l’aéroport de Yamoussoukro, détruisirent les avions de retour à leur base, et leurs pilotes biélorusses furent exfiltrés au Togo après avoir été brièvement retenus. Ce bombardement servit de prétexte à la descente des forces françaises sur Abidjan et à la résidence du président Gbagbo. La mobilisation populaire qui s’ensuivit s’acheva par la fusillade de l’Hôtel Ivoire, le 9 novembre, au cours de laquelle le détachement français déchargea ses armes sur la foule, faisant des dizaines de morts.
En Côte d’Ivoire, comme au Rwanda, l’armée française fut l’école du crime : c’est ce qui ne doit pas être dit.

Le 16 janvier 2013 par Odile Tobner


lundi 26 novembre 2012

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (Novembre 2012)

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Paris célèbre le franc des colonies françaises d’Afrique

Le titre du colloque qui s’est tenu le 5 octobre à Bercy sous l’égide du Trésor et de la Banque de France, « Regards croisés sur quarante ans de zone franc » est trompeur. En réalité, c’est en 1945 que le franc CFA, franc des colonies françaises d’Afrique, a été créé. Ces pays gardent cette monnaie après les pseudo-indépendances octroyées par la France, mais la prédation ne pouvant avancer que masquée, CFA signifie désormais quelque chose comme « communauté financière africaine ».
Entre la France et les États africains de la zone franc sont formalisés, en novembre 1972 pour les États membres de la Banque des États d’Afrique centrale et en décembre 1973 pour les États membres de la Banque centrale d’Afrique de l’Ouest, des accords de coopération monétaire qui « marquent le départ de l’habillage juridique d’une pratique de rente propre à la colonisation » selon le statisticien camerounais Dieudonné Essomba.
Ces accords donnent à la France le contrôle de l’économie de ces pays. Ils établissent une parité fixe entre le franc CFA et le franc français, puis l’euro à compter de 1999. Le véritable institut d’émission du franc CFA est la Banque de France : ni la BCAO de Dakar, ni la BEAC, de Yaoundé ne décident de la masse monétaire qui circule dans leurs États :
« Le franc CFA n’est la créature d’aucun État africain ; il est la créature de l’État français, il n’est donc que le franc français lui- même »
Citation tirée, comme les suivantes, de Monnaie, servitude et liberté. La répression monétaire de l’Afrique (1980), de Joseph Tchoundjang Pouemi (1937-1984)
Enfin ces États doivent déposer leurs réserves de change auprès du Trésor français, c’est-à-dire « payer le Trésor français pour garder leurs devises ». Surtout le CFA a permis à la France d’acquérir les matières premières de son empire colonial avec sa propre monnaie. La garantie illimitée que la France devait en contrepartie apporter au CFA s’est révélée une « absurdité logique » au mieux, un mensonge dans le pire des cas. La prétendue parité fixe n’empêcha pas la France d’imposer, en janvier 1994, une dévaluation de 50% du CFA qui eut des effets dévastateurs pour les ménages africains. Elle a ainsi divisé par deux sa facture énergétique africaine, en plein envol du prix du pétrole, tandis qu’elle multipliait par deux, dans les pays de la zone franc, le prix des équipements dont ils manquent cruellement.

Rien d’étonnant que cinq des dix derniers pays en termes de développement humain appartiennent à la zone franc. Selon le classement de la banque mondiale elle-même, le Botswana, dénué de ressources, est plus développé que le riche Gabon. Des pays comme le Cameroun ou la Côte-d’Ivoire ont accompli l’exploit de devenir des pays pauvres très endettés, objet de la sollicitude du club de Paris. Ce groupe informel de pays développés créanciers de pays pauvres est présidé par Michel Camdessus, qui fut directeur du Trésor français, gouverneur de la Banque de France, enfin directeur général du FMI de 1987 à 2000.
C’est ce même Camdessus qui est venu chanter les louanges de la dévaluation de 1994 au colloque susdit.

Car en guise de « regards croisés », on n’eut qu’une grand-messe françafricaine, toutes les interventions portant aux nues le franc CFA. Aucune grande voix africaine n’est venue troubler ce flot de louanges. Les pères de la critique du CFA sont morts : Sylvanus Olympio, premier président du Togo, assassiné au moment où il s’apprêtait à créer la monnaie togolaise, Joseph Tchoundjang Pouemi, économiste camerounais, « suicidé » peu après avoir publié un ouvrage décisif sur le sujet.
Le docile Ouattara, qui a fait toute sa carrière au FMI et à la BCAO avant d’être mis par nos armées à la tête de la Côte-d’Ivoire, y a en revanche prononcé un éloge inconditionnel du CFA, « un atout indéniable », et de ces accords « qui ont atteint leurs objectifs ». C’est le même pourtant qui a été tendre sa sébile auprès du Club de Paris, arguant de « la pauvreté galopante » et de « l’insuffisance des infrastructures » dont souffre son pays : c’étaient donc là les objectifs de la zone franc.


12 novembre 2012 par Odile Tobner

 

mardi 30 octobre 2012

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (Octobre 2012)

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Le sommet de la tartufferie



On ne peut que se féliciter que l’Organisation internationale de la francophonie ait choisi Kinshasa pour tenir son XIVe sommet, du 12 au 14 octobre 2012. On ne pouvait pas trouver un meilleur symbole de l’influence française que le martyre que vit la RDC.
Il n’est, pour se convaincre des bienfaits de la francophonie, que de comparer le sort de ce malheureux géant – le deuxième plus grand pays d’Afrique et le plus riche de la planète en ressources naturelles – à celui de l’anglophone Nigeria. Si la situation de cet autre géant africain est loin d’être idéale, elle est sans commune mesure avec l’enfer où est plongée la RDC, en proie à des affrontements armés qui ont déjà fait des millions de morts et où des provinces entières sont livrées à la violence des milices. 
Ce chaos n’est que le fruit des constants efforts accomplis, depuis l’assassinat de Lumumba, par les puissants « parrains » occidentaux, au sens maffieux du terme, de ce pays pour perpétuer sa mise en coupe réglée, en substituant au colonisateur belge des kleptocrates lo­caux. C’est la raison pour laquelle la France n’a jamais mégoté son soutien au sinistre Mobutu, n’hésitant pas à intervenir militairement en 1978 pour le maintenir au pouvoir.

Aujourd’hui comme hier, en RDC comme dans tous les pays d’Afrique francophone, il s’agit avant tout de « préserver les intérêts français », périphrase désignant pudiquement le pillage effréné des ressources africaines. Mais « cachez ce sang que je ne saurais voir » : le rôle de l’OIF est de dissimuler le cynisme meurtrier de la Françafrique sous le voile respectable de la francophonie.

Après avoir béni les élections truquées qui ont confirmé les dictatures gabonaise et camerounaise, l’OIF vient ainsi cautionner le coup de force de Joseph Kabila, reconduit à la tête de la RDC à la suite d’un véritable hold-up électoral, à un moment où ce régime dissimule de moins en moins sa nature criminelle : assassinats et disparitions frappent ceux qui dénoncent les abus du pouvoir ; le procès des assassins présumés du charismatique président de « La voix des sans-voix », Floribert Chebeya, a soigneusement étouffé toute possibilité de poursuivre les véritables coupables ; le chef du parti de la Démocratie chrétienne, Eugène Diomi Ndongala, a été enlevé par la police le 27 juin, alors qu’il s’apprêtait à lancer une plate-forme de 69 partis d’opposition – on craint qu’il n’ait été liquidé – ; la résidence d’Etienne Tshisekedi, leader de l’UDPS, principal parti de l’opposition, a été mise à sac le 29 août.

Voilà le régime que, faisant fi des suppliques de l’opposition congolaise, Hollande honore en se rendant à Kinshasa. Dans ce pays saigné à blanc, notre bonhomme va pouvoir pontifier sans vergogne sur la « communauté de principes et d’idéaux », que constitue selon lui la francophonie.

Pourtant, comme le rappelle le site d’information « le Congo indépendant », « pendant l’Eurofoot, le gouvernement français avait refusé d’envoyer une délégation officielle en Ukraine, protestant ainsi contre traitement infligé à Mme Loulia Timotchenko. Pourquoi une politique aussi flagrante de deux poids deux mesures ? » Ces Africains ne comprennent décidément rien : quelle meilleure preuve de la grandeur de la culture française que cette nouvelle incarnation de l’éternelle figure de Tartuffe ?

Odile Tobner


 

vendredi 20 juillet 2012

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (juillet 2012)

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Au pied du mur


La politique africaine de la France va changer : air connu, déjà entonné par Sarkozy avant son élection à la magistrature suprême. Reconnaissance implicite de la malfaisance de cette politique, ces bonnes résolutions à répétition rappellent celles des accros au tabac ou autres drogues : demain j’arrête. On connaît le sort de ce genre de proclamations.

Ainsi le mandat de Sarkozy s’acheva dans le sang versé par l’armée française en Côte-d’Ivoire pour installer un ami de la France.
C’est que la France est accro à l’Afrique, à ses ressources naturelles, à ses matières premières à vil prix, à ses plantations où s’échinent des cohortes d’esclaves : sans l’Afrique, quelles carrières pour nos militaires ? Sans la zone franc, quels bénéfices pour nos banques ?
C’est en Afrique que les multinationales françaises réalisent leurs plus gros bénéfices, grâce au maintien d’un impitoyable statu quo politique et social, financé par le contribuable français. Aujourd’hui où la lèpre financière atteint les économies développées, il est à craindre qu’en dépit de tout le blabla humaniste du nouveau pouvoir, l’État français soit plus que jamais dépendant de sa drogue.

Faisant montre de leur capacité na­t­u­relle au paternalisme, les socia­listes ont certes rebaptisé du nom de développement la mission de coo­pération, noble terme discrédité par un demi-siècle de pratiques françafricaines. Le réalisme aurait demandé qu’on ait un ministre chargé des relations avec les pays en développement. En effet, pas plus que l’indépendance, sans laquelle il ne saurait exister, on n’octroie le développement : c’est en conquérant et en préservant leur souveraineté que l’Inde ou la Chine se sont donné les moyens de se développer. C’est le but que poursuivent aujourd’hui les citoyens de maints pays d’Afrique francophone, qui tentent de desserrer le joug de dictatures prédatrices au service d’intérêts extérieurs. Les troubles civils qui se poursuivent en Côte-d’Ivoire montrent que les Ivoiriens refusent de se soumettre aux diktats des puissances.

Au Gabon et au Togo, la société civile tente en ce moment même de desserrer l’emprise mortifère des dynasties qui oppriment ces pays depuis plus longtemps que les Assad ne règnent sur la Syrie. Avez-vous vu l’establishment rose-vert lancer des appels enflammés à soutenir ces populations en lutte pour leur liberté ? Que nenni : commentant le 15 juin la protestation pacifique des citoyens togolais contre une grossière manipulation de la loi électorale et sa répression brutale par la dictature, le Quai d’Orsay s’est contenté de renvoyer dos à dos oppresseurs et démocrates : « Nous suivons avec attention la situation au Togo où des manifestations ont lieu [...] Nous condamnons toutes les violences [...] Le maintien d’un dialogue constant, dans le respect de tous, peut seul permettre l’apaisement de la vie politique au Togo ».
Quant aux indignés gabonais, qui ont tenté de s’opposer les 8 et 9 juin à la tenue d’un dispendieux « New York Forum Africa », exhibition publicitaire du clan au pouvoir, ils ont vu leurs responsables immédiatement arrêtés et détenus le temps que se déroulent les festivités officielles.
Hollande leur rendra l’hommage qu’ils méritent en recevant Ali Bongo le 5 juillet. Ite, missa est ?

Odile Tobner

jeudi 14 juin 2012

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (juin 2012)

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La colonisation : un point de détail de l’histoire républicaine

 

En plaçant son mandat sous le patronage de Jules Ferry, notre nouveau président fait de l’entreprise coloniale et du racisme d’État un point de détail de notre histoire. Il ne semble pas avoir compris que les mots, proférés par Ferry du haut de la tribune de la chambre des députés, « il faut parler plus haut et plus vrai ! il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures », ouvrirent l’ère « des plus grands massacres que l’humanité ait connue, et finalement de l’« ensauvagement » du continent européen  » (Césaire).

Ce catéchisme laïc de l’inégalité des races, l’instruction obligatoire permit de l’enfoncer dans la tête de tous les petits Français, dès lors disposés à accepter le pire. Ferry a donné à l’impérialisme sa justification définitive. « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Voilà les interventions les plus brutales sacralisées par la supériorité morale. Voilà l’humanisme lui-même commandant d’exterminer tous ceux qui résistent à l’avancée de la civilisation. La récente démocratisation à la bombe de la Côte d’ivoire et de la Libye n’est que la dernière application du principe.
À moins que Hollande n’ait en toute connaissance de cause mis ses pas dans ceux du promoteur de l’expansion coloniale. Il est vrai que la gauche de gouvernement a toujours été partie prenante de l’entreprise impériale, du front populaire au génocide rwandais en passant par le gouvernement Mollet. On connaît les hauts faits de Mitterrand, de l’Algérie jusqu’au Rwanda. Ces mots qu’il eut à la fin de son second mandat : « Je le dis solennellement : la France doit maintenir sa route et refuser de réduire ses ambitions africaines. La France ne serait plus tout à fait elle-même si elle renonçait à être présente en Afrique » font écho à ceux de Ferry : « La France ne veut pas être seulement un pays libre, mais un grand pays, exerçant son influence sur les destinées du monde et répandant, partout où il peut les porter, ses mœurs, sa langue, ses armes, son drapeau, son génie. »
Des historiens ont jugé anachroniques les protestations suscitées par le choix de Hollande : rien n’est plus faux. Bien des députés de 1885, tant de gauche que de droite, virent à juste titre dans cette théorisation raciale de la colonisation « l’abdication des principes de 1789 et de 1848 », « la justification de l’esclavage et de la traite des nègres ». Quant à Clémenceau, il répliqua :
« Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! [...] Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. »
Ce qui est anachronique, c’est cette promotion de l’inventeur du racisme d’État au rang de saint patron des élèves d’aujourd’hui, dont une partie est issue de ces peuples réputés inférieurs par Ferry. Qu’arriverait-t-il si certains d’entre eux, issus ou non de ces « races » inférieures, refusaient de participer à un hommage qu’un enseignant, fort de l’exemple donné en haut lieu, s’aviserait de leur imposer ?
L’hommage au représentant le plus fameux du lobby colonial fait craindre que, bien loin de « faire de l’école un lieu d’intégration de tous les enfants de la République », objectif affiché par Hollande, on continue, sous couvert de laïcité, à exclure des jeunes filles modestes de l’école publique sous le prétexte qu’elles portent un foulard tout en subventionnant massivement l’enseignement catholique. Ici comme outre-mer, il s’agira toujours de « civiliser » les inférieurs.


Odile Tobner

 

lundi 14 mai 2012

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (mai 2012)

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Les grands cimetières sous la mer

 

Dans la plainte dont ils viennent de saisir la justice française, quatre des survivants du naufrage d’un Zodiac en Méditerranée accusent l’armée française d’avoir refusé de leur porter secours.
On se souvient qu’en mars 2011, à la suite de l’intervention militaire en Libye, soixante-douze migrants d’origine subsaharienne, dont deux bébés, s’embarquaient de Tripoli à destination de Lampedusa. En panne de carburant, l’embarcation part à la dérive dans une odyssée cauchemardesque avant de s’échouer sur la côte libyenne, avec seulement neuf survivants à son bord. Alors que les garde-côtes italiens avaient largement diffusé l’appel de détresse lancé par les naufragés, aucun des bâtiments présents sur le secteur ne s’est porté à leur secours.

Pourtant, comme le souligne maître Maugendre, avocat des plaignants, « les militaires français ne pouvaient pas ignorer la présence du bateau dans le secteur, ni ignorer qu’il était en détresse. Entre ses différents bateaux, les sous-marins et les hélicoptères, la France était l’armée la plus présente en Méditerranée ». D’ailleurs, dans un rapport publié le 24 avril, le Conseil de l’Europe demande au commandement de l’Otan et aux États dont des bâtiments se trouvaient sur zone d’enquêter sur ce « dysfonctionnement » des secours en mer. Il faut rappeler que des navires de guerre de France, de Grande-Bretagne, d’Italie, d’Espagne, des États-Unis et du Canada patrouillaient alors dans le secteur.

Ce drame effroyable n’est hélas qu’un épisode de la tragédie qui se déroule en Méditerranée, où périssent chaque année plus d’un millier de migrants africains dans l’indifférence générale. Pis, non contents de refuser de porter secours à ces malheureux, les États européens organisent leur refoulement et pénalisent leur sauvetage, au mépris des conventions internationales et des principes immémoriaux du droit de la mer. L’ONG belge Centre Avec a exposé de façon détaillée, dans une étude publiée en décembre 2010, comment des États européens interdisent en fait de porter secours aux naufragés en sanctionnant lourdement les patrons pêcheurs qui passent outre. Au mieux, ils sont empêchés d’accoster et subissent de longs jours d’immobilisation. Au pire, leur bateau est confisqué et ils encourent des peines de prison pour « aide à l’immigration illégale ». Conséquence de cette politique, les bateaux de pêche s’éloignent quand ils aperçoivent l’une de ces embarcations maudites, au mépris de tous les usages qui font l’honneur des gens de mer. L’ONG souligne avec raison que ce sont les valeurs européennes qui font naufrage en Méditerranée.

Cette situation rappelle la tragédie que vit l’archipel des Comores, où, chaque année, des centaines de personnes disparaissent en tentant de traverser, à bord d’embarcations de fortune, le bras de mer qui sépare Anjouan de Mayotte. Le 23 février à Mamoudzou, une marche a été organisée en leur mémoire, mais en dépit – ou à cause – de la responsabilité de l’État français dans cette situation, le terrible sort de ces malheureux ne mobilise pas les médias français comme avait pu le faire celui des boat people de 1979. Aucun French Doctor ne lance en leur faveur d’opérations de sauvetage similaires au « Bateau pour le Vietnam » destiné à porter secours en mer de Chine aux Vietnamiens fuyant le régime communiste.

C’est que les boat people d’aujourd’hui ont le malheur d’être les victimes de l’oppression économique de l’Afrique par les maîtres du monde, pour qui les êtres humains, quand ils ne leur servent à rien, ne sont que des déchets à rejeter.

Suivant l’exemple du patron du Francisco y Cataluna, bloqué une semaine sans pouvoir pêcher au large du port maltais de La Valette pour avoir recueilli à son bord des naufragés et qui avait déclaré qu’il recueillerait à nouveau des perdus en mer parce que c’était pour lui une obligation, des associations ont formé le projet boats 4 people. En juillet 2012 une flottille appareillera, de Tunisie et de Sicile, pour faire en sorte que la Méditerranée ne soit plus le tombeau des Africains, chassés de chez eux par le désordre mondial.

 Odile Tobner



jeudi 19 avril 2012

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (avril 2012)

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Le Mali dans l’œil du cyclone

Après la Libye et la Côte d’Ivoire, passées sous contrôle occidental à la suite de guerres menées notamment par l’armée française, on subodorait que le Mali était le prochain sur la liste.
Cela n’a pas manqué : on assiste depuis janvier 2012 à la réactivation de la rébellion du mouvement national de libération de l’Azawad, mouvement sécessionniste revendiquant la partie saharienne du territoire malien.
Puissamment armé, le MNLA a lancé dans le nord-est du pays une offensive victorieuse contre l’armée malienne. Le 24 janvier, à Aguel Hok, les rebelles ont exécuté, dans des conditions atroces, 80 prisonniers de guerre. On peut voir dans ce massacre l’origine du putsch militaire qui a renversé, le 21 mars, le président Amadou Toumani Touré. Depuis février, en effet, des familles de militaires, mais aussi des jeunes, se rassemblent pour dénoncer l’impuissance du chef de l’État, voire sa complicité avec la rébellion, et ces manifestations, parties du camp militaire de Kati, ont gagné Bamako et Ségou.
Les déclarations faites le 26 février par Juppé à Bamako, où il a été accueilli par des manifestations hostiles, n’ont fait que jeter de l’huile sur le feu. Celui-ci s’est dit convaincu qu’il n’y aurait pas de solution militaire à la crise au Nord-Mali, ajoutant : « Il faut donc prendre la voie du dialogue aussi inclusif que possible avec tous ceux qui doivent s’assoir autour de la table et le président Amadou Toumani Touré a confirmé que c’était son intention ». C’était méconnaître totalement la situation ainsi que l’état d’esprit de l’armée et de la population malienne. En pompier pyromane, le même Juppé n’a pas manqué, une fois Touré destitué par de jeunes officiers, de lancer de vertueux appels au retour de la légalité constitutionnelle, demandant à la junte militaire d’organiser des élections.
Pendant ce temps, les vastes étendues du nord sont livrées à divers mouvements groupusculaires, mais surarmés. Outre le MNLA, on a le MPA (Mouvement populaire de l’Azawad) salafiste devenu le mouvement fondamentaliste Ançar Edine, sans compter l’AQMI, qui, ensemble ou séparément, revendiquent de lutter, qui contre l’État malien, qui pour la Charia, contre l’Occident, etc. Les habitants des localités du nord, en butte à leurs attaques ou craignant les représailles, s’enfuient vers le sud ou les pays limitrophes. Une grande partie des 200 000 personnes qui ont ainsi fui les combats vivent désormais dans des conditions critiques sur le plan humanitaire. Le cortège habituel des calamités de guerre s’abat sur un pays qui a le malheur de se trouver pris entre les manœuvres d’une politique française à la gribouille et la convoitise que suscite, chez les grandes puissances, un territoire quasi vide et recelant d’immenses ressources minières encore inexploitées. Une telle situation est propice à la création d’un État-fantôme assujetti, dont on fera au minimum peser la menace sur le Mali s’il ne consent pas à s’aligner sur les mots d’ordre de « protecteurs » intéressés.
On observe en effet que ni la CEDEAO, communauté des États d’Afrique de l’Ouest, ni la France, ni les États-Unis, ni l’Union européenne, si empressés à exiger des putschistes le retour à la légalité républicaine, n’ont demandé aux mouvements séparatistes qui sèment le chaos au Sahara de cesser leurs violentes attaques contre l’État et les citoyens maliens. Il faut croire qu’un Mali rétif aux injonctions des puissances étrangères gêne plus les appétits impérialistes qu’une guerre civile frappant opportunément une région convoitée.

Odile Tobner

mercredi 28 mars 2012

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (mars 2012)

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Eux, c'est eux.


Une fois encore, l’actualité françafricaine révèle l’état de délabrement de la République française, confisquée par une partitocratie cynique, dont les oppositions superficielles recouvrent une profonde communauté d’intérêts : à l’aube d’une campagne électorale qui s’annonce animée, deux leaders des deux partis qui gèrent la France depuis trente ans ont rendu hommage à deux dictateurs d’Afrique francophone. Sarkozy, chef de l’État, mais surtout de l’UMP, a reçu Sassou Nguesso, le despote congolais, le 8 février à l’Élysée, ce qui lui a valu les critiques du PS.

Pourtant l’apparatchik socialiste Laurent Fabius, dont on dit qu’il convoite le ministère des Affaires étrangères, est allé lui-même serrer la pince à Ali Bongo, le tiroir-caisse gabonais, le 14 février à Libreville. Ce parcours n’est pas sans rappeler celui d’Alain Juppé, autre ex-gloire de la politique française, parti cautionner le fantoche camerounais Biya avant de revenir prendre la tête du Quai d’Orsay. Si tel est le parcours obligé pour les ex-meilleurs d’entre les apparatchiks ambitionnant un dernier tour de piste, on ne s’étonne plus de l’état de nos institutions : imagine- t-on un Premier ministre britannique allant se prosterner devant Idi Amin Dada ?

Ces oligarques ne manqueront pas de beaux discours pour justifier leurs génuflexions. L’apparatchik de gauche évoquera, débonnaire, la nécessité d’accompagner ces grands enfants de tyrans sur la voie d’une démocratie, cer­ tes imparfaite, mais que l’on n’améliorera que graduellement ; l’oligarque de droite allèguera, martial, l’amour du drapeau, qui lui impose une realpolitik dont il lui importe peu qu’elle semble cynique aux yeux des naïfs « droits-de-l’hommistes », pourvu qu’elle soit profitable à la France.

Mais les faits sont têtus qui démentent ces belles paroles. Cinquante ans de Françafrique, loin de permettre à l’Afrique francophone de progresser sur la voie du développement, l’ont enfoncée dans l’impasse où nous la voyons se débattre. 

Quant à la France, le pillage de l’Afrique auquel on procède en son nom ne lui a pas évité de tomber dans l’état où nous la voyons : en pleine faillite économique et financière, bientôt sociale et surtout morale, à comparer avec les brillants résultats de l’Allemagne, qui ne se porte pas plus mal d’avoir appris à se passer de son empire, bien au contraire : quand la France imposait sa grotesque zone franc à des pays misérables entre les misérables, l’Allemagne se taillait par ses propres moyens une zone deutschmark au cœur même de l’Europe. On ne joue pas là dans la même cour.

La Françafrique ne fait pas que révéler les tares d’une oligarchie dont le cynisme arrogant peine à masquer l’incompétence absolue : elle est en elle-même une des causes de la faillite de la République française en ce qu’elle favorise – ironie de l’histoire – le développement en France des maladies qu’elle a cultivées en Afrique : corruption, anéantissement des contre-pouvoirs et toute-puissance de réseaux occultes assurant la promotion des plus nuls et le triomphe de la kleptocratie : tout cela, dont l’ Afrique francophone souffre depuis cinquante ans, c’est la France qui en pâtit aujourd’hui. 

Les Français prennent peu à peu conscience qu’en Françafrique comme en France, cette oligarchie est au service d’intérêts particuliers, et non du peuple qu’elle prétend représenter. Il n’est pas loin le temps où, à cette oligarchie gâteuse, les citoyens adresseront les mots par lesquels Laurent Fabius avait, dans l’insolence de sa jeunesse, qualifié l’accueil par Mitterrand d’un dictateur polonais – “lui c’est lui, et moi, c’est moi” – : eux c’est eux, et nous, c’est nous.

Odile Tobner

samedi 4 février 2012

L'édito de Billets d'Afrique et d'ailleurs (février 2012)

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Juges intègres, blancs menteurs

On ne saurait construire aucun pouvoir durable sur la force pure, et la Françafrique comme système de domination ne fait pas exception : si les forces armées et la technologie militaire sont nécessaires, elle ne sont rien sans la propagande.

La propagande, c’est le mensonge d’État, mensonge organisé, incessamment martelé par tous les canaux de la désinformation officielle. Confrontés à ce formidable Goliath, qui vomit sans discontinuer ses mensonges par dix mille bouches – juges aux ordres, fonctionnaires eichmanniens, barbouzes parés du nom d’experts sur les plateaux télé, essayistes fumeux – les frêles David que nous sommes se sentent parfois bien seuls. Il arrive pourtant que des juges soient assez pénétrés du souci de la vérité judiciaire et du principe de la séparation des pouvoirs pour refuser de s’en laisser conter. Le courage de quelques juges est en train de provoquer l’effondrement de deux des plus gros mensonges de la propagande françafricaine de ces dernières années : la thèse du suicide du juge Borrel, martelée par les plus hautes autorités françaises et djiboutiennes dès la découverte du cadavre de Bernard Borrel, le 19 octobre 1995 ; celle faisant du Front patriotique rwandais l’auteur de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, le 6 avril 1994 : cette thèse, qui justifia, aux yeux des partisans du Hutu power, le génocide des Tutsi au Rwanda, fut ­– et continue d’être – déversée sur l’opinion française par des publicistes très impliqués dans la Françafrique, notamment Stephen Smith et Pierre Péan. Dans les deux cas, une justice aux ordres tenta de toutes ses forces de préserver une thèse officielle qui ne cessait pourtant de prendre l’eau.

Le nom de Bruguière symbolise désormais une magistrature à genoux devant le pouvoir politique, quand le peuple français la veut assise. A peine bouclée une instruction extravagante, ayant pour seul but de dédouaner les autorités françaises de l’accusation de complicité de génocide, celui-ci ira se présenter aux élections législatives sous l’étiquette UMP.
La thèse soutenue par cette instruction calamiteuse était cependant prêchée sans trêve par des « journalistes » au diapason des autorités politiques, experts ès manipulations françafricaines donnant le la de la désinformation. On ne sera pas surpris de trouver parmi eux Stephen Smith, notre négrologue, alors à la tête du département Afrique du journal Le Monde, l’organe quasi officiel du Quai d’Orsay pour tout ce qui a trait à la Françafrique. Il y défendit avec acharnement la thèse désignant Kagame, l’actuel président du Rwanda, comme le commanditaire de l’attentat.
Le négrologue s’illustra même dans l’épisode rocambolesque dit de la boîte noire de l’avion présidentiel, dont il affirma qu’elle se trouvait à l’ONU. Ce fait s’avéra aussi inexact que tout ce qu’il écrivit sur la tragédie rwandaise. On n’est pas surpris de retrouver, au côté du nauséeux négrologue, le fin connaisseur de l’âme tutsi, Pierre Péan, dont l’ahurissant Noires fureurs, blancs menteurs noya le sujet dans d’immondes attaques ad hominem et un flot d’affirmations hétéroclites destinées à masquer l’absence de toute véritable investigation.

On sait de quelle pitoyable façon l’ensemble de l’œuvre « judiciaire » de Bruguière à la cellule antiterroriste s’est effondrée : on est là devant une justice à la Poutine plutôt que chez Montesquieu. Pour ce qui est de l’attentat les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux n’eurent qu’à se rendre sur place avec des experts pour que les conclusions de Bruguière soient totalement invalidées par le rapport balistique rendu au juge.
L’État français semble penser qu’on élève la France en la faisant complice des assassins de Bernard Borrel ; ils se trompent : ils l’abaissent. Les juges intègres sont l’honneur d’une nation.

Odile Tobner


mercredi 11 janvier 2012

L'édito de Billets d'Afrique et d'ailleurs (9 janvier 2012)

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Le cercle vicieux

Démocratie : tel est le nouveau mantra de la France en Afrique. Avec les États- Unis, qui n’hésitent pas à affubler de ce nom les régimes les plus brutaux, pourvu qu’ils soient leurs alliés, et avec l’appui de l’ONU, dont le pouvoir de nuisance n’est plus à démontrer sur ce continent, voilà que l’ancienne puissance coloniale se présente sans vergogne comme le gardien de la sincérité des élections africaines, garanties par des « commissions électorales » contrôlées par les protégés des grandes puissances : tel est le cercle vicieux. On l’a vu en Côte-d’Ivoire et au Cameroun ; on vient de le voir en République démocratique du Congo, où les résultats d’une élection présidentielle truquée ont été entérinés par les puissances occidentales.

C’est ainsi que le sort de l’immense RDC a été scellé sans autre forme de procès, après ce qu’on n’a pas eu honte d’appeler une élection, en dépit des irrégularités choquantes qui l’ont entachée. Il a suffi que la très controversée commission électorale, présidée par un proche de Joseph Kabila, proclame ce dernier vainqueur pour que la France « prenne note des résultats définitifs » avant, comme l’ONU, d’ « appeler au calme ». La Fondation Carter, bien qu’ayant relevé des « déficiences », ne les a pas jugées de nature à invalider le scrutin – air connu. Rien ne changera donc dans la situation scandaleusement inacceptable de la République du Congo.
Oublions l’épithète dont l’avait ambitieusement ornée Laurent Kabila, son éphémère président. Il est vrai que ce mot n’a pas grand sens, jusqu’à ce que les peuples africains trouvent eux-mêmes le moyen de briser le cercle vicieux où la « communauté internationale » les a enfermés.
Quant à l’espoir qu’on avait pu placer dans des institutions internationales théoriquement garantes des droits des peuples, il a été cruellement déçu. L’ONU intervient en RDC depuis 1999, via la Monuc, mission de l’ONU en RDC, devenue Monusco en 2010, mission de l’ONU pour la stabilisation en RDC, forte d’un contingent de 20 000 soldats et de plusieurs centaines d’experts et de conseillers en matière de police, de justice, d’administration, censés aider le gouvernement congolais et apporter un soutien technique à l’organisation des élections. À la suite de la proclamation des résultats et de la révolte qu’ils ont suscitée chez les citoyens congolais, elle a déployé des soldats à Kinshasa. En plus de dix ans, l’ONU n’est jamais parvenue à mettre fin aux crimes commis par les milices qui ravagent l’Est du Congo, se contentant de sécuriser le pouvoir de Joseph Kabila, pour le plus grand profit des multinationales, qui peuvent ainsi opérer tranquillement en RDC.
Et que dire de la justice internationale, quand on voit la Cour pénale internationale inviter Blaise Compaoré dans le cadre d’un colloque sur « La paix, la justice internationale, l’ordre mondial », désigné par le procureur Moreno Ocampo comme « personnalité de référence pour ses actions de médiation ». Est-ce pour le remercier d’avoir éliminé Sankara, un des plus grands espoirs de l’Afrique, protégé Charles Taylor, un de ses plus grands monstres, ou bien pour avoir alimenté la rébellion en Côte-d’Ivoire ? Et cette même cour prétend juger Laurent Gbagbo !
« C’est en prenant la route du développement que vous serez engagés sur la route de la démocratie », tel fut le conseil paternellement dispensé aux Africains par François Mitterrand dans le discours de La Baule. Or l’ordre qui vient d’être pérennisé en RDC n’a qu’un but : capter les richesses de ce pays au profit des multinationales, au détriment du peuple congolais. Voilà pourquoi, quand la rhétorique perverse des puissances et d’une justice internationale à leurs ordres ne convainc plus qu’elles-mêmes, l’appel à l’insurrection de Frantz Fanon, cinquante ans après sa mort, résonne chaque jour plus fortement aux oreilles des damnés de la terre.

Odile Tobner


dimanche 18 décembre 2011

L'édito de Billets d'Afrique et d'ailleurs (13 décembre 2011)

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Deux grandes dames


« Les gens admirables en qui le système se personnifie sont bien connus pour n’être pas ce qu’ils sont ; ils sont devenus grands en descendant au-dessous de la réalité de la moindre vie individuelle. »
Guy Debord La société du spectacle.
Deux grandes dames, une même sensibilité aux douleurs de ce triste monde : c’est ce que révèle la photo de l’accueil de Danielle Mitterrand par Chantal Biya, le 1er avril 2008, dans le salon oriental du Palais de la présidence du Cameroun, un mois après que la répression de manifestations d’opposition eût fait 150 morts dans les villes camerounaises. Pendant qu’on jugeait en masse les fauteurs de désordre, la fête ne fut pas troublée.

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Danielle Mitterrand par Chantal Biya, le 1er avril 2008 au Palais de la présidence du Cameroun
C’est au titre de sa fondation France-Libertés que Danielle Mitterrand est alors au Cameroun, celle-ci soutenant, paraît-il, la création à Douala d’une école d’ingénieurs par un cadre d’Alcatel. Surtout, son combat pour l’accès à l’eau imposait sans doute un passage par le palais de Biya, voie d’accès traditionnelle à toutes sortes de liquide pour nos politiciens français.
Comme c’est commode ces fondations de premières dames, d’anciens présidents et autres notabilités. A quoi servent-elles ? Le rapport de France-Libertés pour 2010 tient en six petites pages, photos incluses, pour un budget de 1 193 365 euros. Mais foin de ces préoccupations bassement matérielles puisque, comme chacun sait, ces fondations ne poursuivent qu’un but : le bien. La Fondation Chantal Biya se consacre à la lutte contre le sida, quand France Libertés « défend activement les Droits de l’homme ». Les médias ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, tous saluant d’une seule voix l’intransigeante vertu de la grande conscience socialiste, l’intrépide rebelle qui, faisant fi des périls, défendait avec un courage inouï la cause du peuple tibétain et celle des Indiens du Chiapas.

Aux méchants, qui l’accusent d’avoir méprisé les exigences de la realpolitik, nous opposons le démenti le plus ferme, et nous ajoutons le plus méprisant : on ne l’a jamais vue au côté des opposants aux terribles dictatures installées depuis des décennies en Afrique subsaharienne – demander la libération de Mandela après que tout le show bizness anglosaxon se fut rallié à la cause anti-apartheid était bien le moins de la part de notre première dame. Elle n’est pas allée jusqu’à exiger la vérité sur l’assassinat, le 29 mars 1988, de Dulcie September, représentante de l’ANC à Paris. On ne l’a jamais surprise à soutenir le peuple ogoni dans sa lutte contre les compagnies pétrolières qui ravagent le delta du Niger, ni à se faire photographier aux côtés de leur leader Ken Saro Wiwa ; on ne l’a jamais entendue s’élever contre le pillage du Niger par Areva et l’empoisonnement des enfants touaregs par les déchets de l’uranium, jamais elle ne se hasarda à « défendre activement les droits » des hommes qui ont le mauvais goût de vivre et de mourir dans les zones où la France a planté ses griffes. Demandez donc aux rescapés du génocide des Tutsi en 1994 ce qu’ils pensent de notre rebelle nationale.

Bien loin de placer parfois son mari « dans des positions diplomatiques délicates », comme d’aucuns le prétendent, elle constituait au contraire un élément clé de sa diplomatie. Pendant que Mitterrand père et fils soutiennent le régime génocidaire du Rwanda, France libertés fait diversion en « dénonçant le sort tragique des populations kurdes ».
N’est-ce pas au fond ce rôle-là surtout que partagent nos grandes dames ? Quand ces messieurs repeignent l’Afrique en rouge sang, ces dames arpentent le trottoir des bons sentiments où elles exhibent leur gros coeur dans de nobles causes photogéniques et inoffensives.

Voilà pourquoi, faisant fi des censeurs, il faut oser affirmer qu’en ce 1er avril 2008, sur le canapé rouge du salon oriental de Mme Biya, Danielle Mitterrand était bien à sa place : l’ex-première dame de la Françafrique passant le flambeau à son émule.

Odile Tobner

mercredi 16 novembre 2011

L'édito de Billets d'Afrique et d'ailleurs (7 novembre 2011)

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La guerre de Monsieur Juppé

Notre Jdanov national, Alain Juppé, vient de nous gratifier d’un grand moment de propagande à la tribune de l’Assemblée nationale. Interrogé le 11 octobre par le député Serge Janquin sur l’implication de la France dans le soutien au dictateur camerounais Biya, qui s’est fait reconduire au pouvoir pour la sixième fois dans la parodie d’élection du 9 octobre, Juppé a répondu : «  Ce que je peux vous dire, c’est que, selon l’Organisation internationale de la francophonie et le Commonwealth qui ont suivi le déroulement de ces élections, on peut considérer aujourd’hui qu’elles ont eu lieu dans des conditions acceptables. »


Relevons le fait qu’il éprouve le besoin de s’abriter derrière l’OIF, caution docile de toutes les élections truquées en Afrique francophone, dont le degré de crédibilité est égal à zéro. Du reste, même elle s’est contentée jusqu’à présent de déclarer que l’élection s’était déroulée dans le calme, ce qui est bien le moins, étant donné le déploiement de force et l’intimidation qui l’ont accompagnée. Notons le mensonge qui consiste à faire croire à une quelconque unité de vues entre l’OIF et les observateurs du Commonwealth qui, malgré leur complaisance, ont évité le ridicule d’une quelconque bénédiction.
Au contraire, leur communiqué du 12 octobre émet de sérieuses réserves sur Elécam, l’organisme chargé de veiller au bon déroulement du vote, jugé peu crédible, et souligne l’abus des moyens de l’État par le parti au pouvoir, le peu de fiabilité de la liste électorale, l’importance de l’abstention. Toutes remarques évidentes pour les observateurs les plus superficiels. Cependant Juppé prétend devant les députés que «  le taux de participation n’est pas encore connu  ». Soit le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères manque d’informations, soit il veut les dissimuler dans l’attente du mensonge officiel, qui n’a pas tardé : en déclarant un taux de participation de 65 %, la cour suprême du Cameroun a en effet inversé la réalité.
Mais foin des subtilités, ne retenons que le mot « acceptable », qui dit tout de la propagande . Juppé proclame qu’on doit accepter tous les abus patents du pouvoir camerounais, ses trucages grossiers, ses détournements des fonds publics, ses atteintes aux droits des citoyens. Pis, il s’engage personnellement dans la cause du dictateur en enchaînant avec ces mots stupéfiants : « Nous appelons donc la population et la presse camerounaises, ainsi que tous les acteurs politiques du pays, à faire preuve, jusqu’au 24 octobre, date de proclamation des résultats, et au-delà, de modération et d’éviter tout recours à la violence pour faire valoir leurs vues ».
Monsieur Juppé se permet de suspendre la liberté d’expression au Cameroun et d’interdire aux Camerounais tout mouvement de défense de leurs intérêts bafoués. Ils doivent « accepter » de courber l’échine puisque Monsieur Juppé en a décidé ainsi. Cette injonction est sans doute une menace d’intervention pour écraser les contestataires. Mais elle est surtout un aveu de mensonge. Qu’a-t-on en effet à craindre si le vote a été vraiment « acceptable » ?
Suivant la logique toute particulière de la propagande, Juppé s’enorgueillit ensuite d’avoir servi la démocratie en Côte d’Ivoire en noyant dans le sang un contentieux électoral qu’un peu de modération aurait sans doute permis de résoudre en évitant les déchaînements de violence qu’on a vus. Pas de quartier pour ceux qui contestent le choix de Paris au lieu de l’accepter sans discuter. Le même Juppé est allé en Libye exalter la bienheureuse violence qui a permis à la France de « faire valoir ses vues » sur l’idée qu’elle se fait du bonheur des Libyens, y compris par le recours à la pire des barbaries, « acceptable » sans doute elle aussi, en tout cas acceptée avec enthousiasme par les grands défenseurs des droits de l’homme.
À la guerre comme à la guerre !

Odile Tobner

samedi 15 octobre 2011

L'édito de Billets d'Afrique et d'ailleurs (5 octobre 2011)

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Secret de polichinelle


Robert Bourgi révèle que des présidents d’États africains ont remis des mallettes de billets à des hommes politiques français. Dans le flot de commentaires suscités par ces révélations, revient comme une antienne le qualificatif de « secret de Polichinelle » : mais voyons tout le monde le sait ! Qui est exactement ce « tout le monde » ?
Certainement pas le peuple français, qui en est encore à attendre que son quotidien « de référence » ou son journal télévisé lui fasse partager ce « secret ». Reconnaissant par ces mots que ce secret n’en était pas un pour eux, les journalistes et autres experts médiatiques, avouent qu’ils sont les polichinelles en question, marionnettes dont la mission véritable est de maintenir les secrets du pouvoir à l’abri des yeux de l’opinion.
On me rétorquera que savoir ne suffit pas, qu’il faut des preuves pour formuler de pareilles assertions, et que d’ailleurs les politiques nommément désignés par Bourgi ont annoncé qu’ils porteraient plainte contre lui pour diffamation. Bien sûr ! Mais n’est-ce pas précisément le rôle d’un journaliste digne de ce nom, quand il a connaissance de pareils bruits, que d’enquêter, d’interroger le pouvoir, de traquer la vérité ? C’est ce que fait le journaliste Benoît Collombat enquêtant sur les affaires de Bolloré au Cameroun, relevant, à ses risques et périls, l’honneur d’une profession où la journaliste russe Anna Politkovskaïa ne voyait plus qu’une « troupe de cirque chargée de distraire l’opinion ».
Quand donc ces polichinelles de l’info- spectacle ont-ils été capables de consacrer aux scandales de la Françafrique le traitement qu’ils méritent ? L’affaire Bourgi, comme le livre de Péan, La République des mallettes, sont peut-être l’effet d’un règlement de comptes entre initiés ; mais ce qu’ils mettent au jour, ce sont la corruption de l’État français et la cause de l’agonie des peuples africains, dont ces polichinelles se font les complices par leur œuvre de désinformation. Car sur cette affaire, ils vous asséneront ce qu’ils vous ont toujours affirmé, qu’il s’agit là des derniers soubresauts d’un système mafieux déclaré mort il y a plus de quinze ans, après n’avoir jamais existé. Gageons en effet que l’affaire Bourgi fera long feu, comme bien d’autres avant elles. Elle ne permettra pas de lever le tabou suprême, celui qui protège les arcanes de la politique africaine de la France.
Nous retomberons, nous sommes déjà retombés, dans l’infotainment, l’info-spectacle téléguidée et périmée, témoin le dernier titre, présenté comme « bombe » : la France a fourni un 4X4 à Kadhafi en 2008 (Médiapart, 19 septembre.) Mais qui dira comment, à quel prix, par quels intermédiaires, la France a vendu des hélicoptères anti-émeutes à la dictature trentenaire du Cameroun (Billets d’Afrique n° 170, mai 2008) ? Ceux-ci sont utilisés pour maintenir la population dans la terreur et garantir la réélection frauduleuse du potentat, le 9 octobre prochain, dans le silence des médias.
Qui demandera à Michel Rocard combien il reçoit pour poursuivre de ses assiduités Paul Biya, qui peut compter aussi sur l’amitié de Juppé et de Toubon ? Rocard soutient qu’il s’affaire au Cameroun pour éviter la guerre civile. Ce n’est que grâce à l’ignorance totale où nos polichinelles maintiennent l’opinion que ce mensonge peut être impunément proféré.
Au contraire les régimes protégés par la France en Afrique sont fondés sur les haines ethnistes [1], attisées comme instruments de division du peuple. Mille faits en témoignent, le cas le plus tragique étant celui du génocide des Tutsi en 1994 au Rwanda, le plus récent celui de la Côte d’Ivoire, où se poursuit sans bruit l’épuration ethnique. Le maître mot de ce que les Français connaissent de l’Afrique ce n’est pas secret de polichinelle, c’est : motus et bouche cousue.

Odile Tobner


[1] Cf Wikileaks Cameroun : Confidences du ministre de la justice Ahmadou Ali à l’ambassade des USA sur les groupes à qui le pouvoir doit revenir.

lundi 19 septembre 2011

L'édito de Billets d'Afrique et d'ailleurs (12 Septembre 2011)

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La reconquête 

Drôle de saison 2011 pour l’Afrique, dans le style un pas en avant-deux pas en arrière. L’authentique émergence citoyenne en Tunisie et en Égypte a été éclipsée par les guerres de recolonisation en Côte-d’Ivoire et en Libye. On voudrait nous faire avaler l’ensemble dans un même emballage estampillé « Droits de l’homme » et « démocratie ».
Mais, si l’opinion française, tous partis politiques confondus, s’est laissée prendre à cet amalgame grossier, l’opinion africaine, quasi unanime mais inaudible, ne s’y est pas trompée. Elle qui a vu dans les interventions en Côte- d’Ivoire et en Libye une entreprise de reconquête impérialiste.
La puissance dominante, qu’on l’appelle France, ONU, États-Unis, OTAN, décide souverainement de ce qui relève des « Droits de l’homme » et de ce qui est appelé « démocratie ». Ainsi le grand démocrate Alassane Ouattara peut-il nommer aux plus hauts postes de l’armée ivoirienne des responsables de crime contre l’humanité, comme Martin Kouakou Fofié. Ce chef de guerre est accusé, entre autres atrocités, d’avoir, en juin 2004, lors d’un conflit au sein du mouvement rebelle, enfermé et laissé mourir dans un container cinquante personnes. Ce n’est pas cela, pas plus que la persistance des exécutions extrajudiciaires dans les dernières semaines en Côte-d’Ivoire [1] qui va troubler les agapes ducouple Sarkozy recevant dans leur villa du Cap Nègre le couple Ouattara, qui séjournent en France dans leur villa de Mougins. Ces liens personnels entre un président français et un satellite africain, cette confusion entre l’État et le privé, c’est précisément ce que le candidat Sarkozy avait condamné dans le néocolonialisme gaullien. Il fait pire puisque, dans ce passé censé révolu, c’est Foccart qui assumait cette collusion, et non de Gaulle à Colombey. Quant à la révolte libyenne, dirigée par des ministres de Kadhafi, elle a triomphé grâce aux bombardements et aux fournitures d’armes de certains pays de l’OTAN, la France en tête. Le président du conseil exécutif du CNT (Conseil national de transition), Mahmoud Jibril, qui présidait jusqu’en 2011 le bureau du développement économique national, est un partisan résolu de la privatisation et de la libéralisation de l’économie libyenne. Cette victoire s’accompagne d’un déchaînement d’humiliations, d’exactions, de lynchages et d’assassinats à l’encontre des populations noires vivant en Libye censées être pro-Kadhafi, en fait victimes du racisme des « combattants de la liberté ». On ne décomptera jamais, dans l’info-spectacle, les milliers de disparus dans la fuite éperdue de ces populations en Méditerranée et dans le désert, dégâts collatéraux qui ne pèsent pas lourd face à la récupération du contrôle sur le pétrole libyen.
Pour un tyran abattu, dans des conditions plus que contestables, combien de despotes protégés ? On ne demande pas à la France de faire progresser l’idéal démocratique en bombardant les résidences des présidents africains consacrés par la fraude mais on est en droit d’en attendre au moins un rappel des droits civils et politiques et une restriction des relations avec des potentats qui emprisonnent et tuent leurs opposants, répriment leur population et pillent leur pays.
C’est au contraire la complicité de la France qui va permettre à un parti qui détient le monopole des ressources publiques et a un président installé à perpétuité de se pérenniser le 9 octobre prochain au Cameroun. La France a fourni tout l’arsenal nécessaire à la répression afin de permettre aux multinationales d’exploiter toutes les ressources et tous les services du pays, tandis que la quasi totalité de la population vit dans la misère.
Cette nouvelle forme de colonie, c’est sûrement cela qu’on appelle « démocratie » puisque personne, dans la France politico-médiatique, n’y trouve matière à vertueuse indignation.

Odile Tobner

[1] communiqué de HRW, 5 août 2011