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lundi 20 mai 2013

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (mai 2013)

Retrouvez ici chaque mois l'édito du mensuel publié par SURVIE :
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Peuples otages

 

On ne peut que se réjouir de la libération de la famille Moulin-Fournier, enlevée dans le Nord Cameroun et détenue pendant deux mois au Nigeria par des activistes de Boko Haram. On ne saurait cependant considérer ce dénouement comme une victoire, encore moins féliciter le président camerounais Biya pour son entregent.

Si nul n’est assez naïf pour être dupe de la version officielle des conditions de la libération, les médias n’ont cependant pas manqué de fournir leur lot habituel d’âneries. Le pompon revient à l’aphorisme proféré sur un plateau télé par un certain Yves Bonnet à propos du despote camerounais : « Il vaut mieux avoir un bon dictateur en place qu’un mauvais démocrate ». C’est en fondant sa politique africaine sur ce « principe » que la France a mené les pays africains francophones au chaos.
Son caractère raciste n’est pourtant pas douteux : appliquée à notre pays, la même « vérité » susciterait un tollé général. Marque d’une classe politique et médiatique en totale déshérence, cette idéologie nauséabonde est affichée avec le plus grand éclat au moment où les faits lui apportent le démenti le plus cinglant qui se puisse imaginer.

L’enlèvement de la famille Moulin-Fournier est la preuve éclatante que l’État despotique camerounais est incapable de faire régner la sécurité sur son territoire. Régulièrement classé parmi les plus corrompus au monde, comment pourrait-il juguler une criminalité dont il est un des acteurs, notamment ses forces de l’ordre, championnes toutes catégories en matière de corruption. Quand le banditisme devient intolérable, il prétend y répondre par de sanglantes opérations de maintien de l’ordre, consistant à abattre sans procès tout suspect, habituellement jeune et pauvre, sans faire reculer en rien la grande criminalité, logée au cœur du système. Soutenir ce régime exécré, c’est mettre en danger la vie des Français qui circulent dans ce pays.

Ce n’est pas un hasard si la France arrive en tête par le nombre de ses ressortissants pris en otages : l’Afrique retenait en février une douzaine d’otages français. Les tentatives de libération par la force se sont toutes soldées par la mort des otages. Dernier échec en date, Denis Allex est mort en Somalie le 12 janvier à la suite du raid infructueux de commandos français. En janvier 2011, Antoine de Léocour et Vincent Delory, enlevés à Niamey, sont morts au cours de l’attaque aérienne menée par l’armée française contre les véhicules de leurs ravisseurs. La seule alternative à ces assauts meurtriers est le paiement de lourdes rançons. Il s’agit donc toujours d’une défaite.

La question qu’il faut se poser, et que pourtant nul ne pose, est la suivante : la France a-t-elle l’intention et les moyens d’anéantir en Afrique tous ceux qui lui veulent du mal, dont le nombre semble croître sans cesse ? Faudra-t-il tuer de plus en plus d’Africains pour pouvoir continuer à occuper leurs pays ? Question subsidiaire : comment en sommes-nous arrivés là ?

Lors de sa libération Tanguy Moulin-Fournier, cadre de GDF-Suez opérant au Cameroun, a déclaré son bonheur de pouvoir retrouver ses « frères camerounais ». Nous ne mettons pas en doute les liens d’affection qui peuvent l’unir à des Camerounais, mais dans les circonstances présentes nous sommes bien au-delà des relations personnelles : il s’agit du destin de peuples entiers.
Que font Areva au Niger, Total, GDF-Suez au Cameroun ? Quelles sont les conditions d’exploitation des ressources camerounaises par ces multinationales ?

Quel est le niveau de vie, de liberté, de droits civiques et humains des Camerounais ?

Est-ce que le peuple camerounais n’est pas le grand et le seul otage des forces du despotisme et du colonialisme liguées contre lui, qui le maintiennent prisonnier sur son propre sol, avec l’interdiction de tenter d’échapper à son malheur ?

7 mai 2013 par Odile Tobner



mercredi 15 mai 2013

Françafrique : un engagement non tenu de François Hollande, des reculs préoccupants


Publié le 15 mai 2013 par Survie
 
Un an après l’investiture du président de la république, et malgré les efforts de la communication élyséenne et de certains médias pour faire passer comme symboles de la fin de la Françafrique des visites supposées sous tension de dictateurs ou encore l’intervention unilatérale de la France au Mali, l’association Survie rappelle que la politique gouvernementale est à l’opposé de son engagement n°58 de « rompre avec la Françafrique ».

La Françafrique, mise en lumière par François-Xavier Verschave et l’association Survie dans les années 90, est un ensemble de pratiques qui ont évolué au cours du temps, toujours dans le même objectif criminel d’influence stratégique et de pillage économique des pays africains. L’analyse produite à l’époque avait notamment mis en exergue la continuité de ces pratiques, quelle que soit l’étiquette politique du gouvernement français. La Françafrique perdure à travers des pratiques illégales, mais surtout à travers des mécanismes institutionnels d’ordre diplomatique, économique, militaire, que le nouvel exécutif s’est employé à conforter depuis un an tout en prétendant le contraire.

Avant tout, la présidence de François Hollande marque la réhabilitation de l’interventionnisme français en Afrique et de sa présence militaire. L’opération Serval, préparée en amont et présentée comme la seule option envisageable pour empêcher l’effondrement du Mali, vient relégitimer l’ingérence militaire et politique de la France au Sahel, en réhabilitant au passage le dictateur tchadien et ses soldats, armée supplétive de la France et allié indispensable à l’habillage multilatéral de l’intervention. Alors que depuis quelques années, la tendance était à la réduction des effectifs militaires français en Afrique, pour des raisons budgétaires, la « grande muette » a saisi l’occasion de la guerre au Mali pour se réaffirmer comme un acteur incontournable de la politique africaine de la France [1], et pour ré-légitimer, y compris auprès du Parlement, sa présence permanente en Afrique [2].

Avec cette intervention au Mali, la France a obtenu une reconnaissance accrue de son rôle de gendarme de l’Afrique par et pour ses alliés, en particulier les Etats-Unis et l’Union Européenne et, à l’instar des interventions en Libye et en Côte d’Ivoire en 2011, le nouvel exécutif français continue de décrédibiliser l’ONU en instrumentalisant le droit international et en « tenant le crayon » pour les résolutions du Conseil de sécurité destinées à légitimer son ingérence militaire directe. L’absence d’intervention en Centrafrique pour sauver le dictateur Bozizé, ancien protégé de la France, et abondamment commentée comme un signal de rupture avec la Françafrique, ne saurait masquer le jeu de dupes consistant à lâcher un ancien allié, tellement coutumier dans l’histoire françafricaine.

Au niveau diplomatique, la réception à l’Elysée de « dictateurs amis de la France » s’est poursuivie. Si la réception du dictateur gabonais Ali Bongo dès le 5 juillet 2012 avait suscité la polémique, la pratique s’est depuis « normalisée » avec les visites du burkinabè Blaise Compaoré, du tchadien Idriss Déby, du camerounais Paul Biya, du congolais Sassou Nguesso... sans oublier le roi du Maroc Mohammed VI, ou encore le président ivoirien Alassane Ouattara, installé au pouvoir en 2011 par l’armée française au terme d’une « élection » aussi impartiale que la justice des vainqueurs qui l’a suivie.

Le pré-carré françafricain n’a en réalité connu aucun véritable remous, en dépit de la déclaration de François Hollande que le 6 mai 2012 soit « une mauvaise nouvelle pour les dictateurs ». Ces dictateurs peuvent continuer à réprimer sévèrement leur opposition et les mouvements de société civile sans craindre de condamnation publique, à l’instar des exactions commises ces dernières semaines par Ismail Omar Guelleh, l’allié djiboutien, suite aux protestations contre des élections frauduleuses. Idriss Déby l’a bien compris, en multipliant ces jours-ci les arrestations arbitraires au Tchad, sous l’œil tolérant de l’Elysée qui lui est redevable de son soutien actif dans la guerre au Mali. Nous avons certes assisté à une dénonciation timide du "musellement de l’opposition" au Togo, mais nous sommes bien loin des protestations diplomatiques qu’on serait en droit d’attendre d’un président se disant soucieux de la démocratie. Pour le gouvernement, les élections en Afrique semblent n’être qu’un simple habillage démocratique, même au Mali, où la diplomatie française dicte le calendrier électoral tout en admettant que les élections ne pourront se dérouler parfaitement, et foulant aux pieds la souveraineté d’un Etat.

La spécificité coloniale de la tutelle monétaire exercée par la France sur une quinzaine de pays d’Afrique n’a pas non plus connu de remise en question : malgré une timide note critique de François Hollande dans son discours de Dakar au sujet du Franc CFA, mais dont il réaffirmait le bien fondé, les autorités françaises ont en novembre célébré avec faste les 40 ans des accords de coopération monétaire avec les pays de la zone Franc. Que ces accords maintiennent de facto un contrôle de Paris sur la politique monétaire de ces pays ne semble pas émouvoir ceux qui célèbrent aujourd’hui la prétendue fin de la Françafrique.

Enfin, concernant les entreprises françaises en Afrique, fer de lance du pillage du continent mais également de la grandeur économique de la France, Laurent Fabius avait donné le ton dès la conférence des ambassadeurs en réaffirmant le principe d’une "diplomatie économique", toute entière dédiée à la conquête des marchés émergents par les patrons hexagonaux [3]. En Afrique, c’est donc « business as usual », avec le chiffre d’affaire et la balance commerciale comme seuls aiguillons de l’action politique. Les entreprises, qui se sont retrouvées bien représentées aux Assises du développement voulues par Pascal Canfin [4], continuent d’être les grandes bénéficiaires de l’aide publique au développement française.

Exemple symptomatique, les Contrats Désendettement Développement (C2D) instaurés par la droite ont été tout de suite repris par la gauche : sous couvert d’annulation de dette (que l’Etat bénéficiaire rembourse pourtant au final), des montants colossaux sont versés pour financer des projets cornaqués par l’Agence Française de Développement (AFD) et pour lesquels les entreprises françaises décrochent régulièrement le pactole. Un beau cadeau pour les firmes, parfois présentes depuis des années dans des pays où l’on cherche en vain leur impact sur le « développement », et dont on prétend qu’elles vont cette fois-ci contribuer à servir l’intérêt collectif.

La seule bonne nouvelle concernant le contrôle de ces pillards du continent, n’est pas liée à une réforme de la politique africaine de la France : la nouvelle loi bancaire en France et les discussions en cours à l’échelle européenne sur la transparence financière dans l’industrie extractive et forestière, imposent de publier certaines données financières afin de faciliter le contrôle des relations entre multinationales et gouvernements. Elles sont donc à saluer comme des avancées... qui restent toutefois bien timides pour un candidat qui affirmait être l’ennemi de la finance.

L’engagement n°58 du candidat François Hollande était : « Je romprai avec la "Françafrique", en proposant une relation fondée sur l’égalité, la confiance et la solidarité ». La suppression annoncée de la cellule africaine de l’Elysée (que le gouvernement précédent avait également revendiquée) et l’apparente froideur protocolaire vis à vis de certains despotes, dont se targue le nouvel exécutif, ne sauraient suffire à concrétiser un tel engagement. Ce dont ont besoin la démocratie française et les peuples africains qui subissent les conséquences directes de notre politique étrangère, c’est une réforme radicale des institutions et des pratiques autour desquelles est construite cette politique [5]. 


Contact presse :
Danyel Dubreuil danyel.dubreuil@survie.org Tél : 01 44 61 03 25 http://survie.org


[1] A ce sujet, la réponse de Laurent Fabius, interrogé le 16 mars 2013 sur un démantèlement des bases françaises en Afrique, est éloquente : « Je ne sais pas où vous êtes allez chercher cette histoire de démantèlement. C’est bien la première fois que j’en entends parler. Nous sommes tout à fait présents au Tchad et dans beaucoup d’autres pays d’Afrique. Nous sommes même présents dans le Golfe. Heureusement que nous sommes présents. (…) la France est là et bien là » (http://www.camer.be/index1.php?art=...)

[2] Voir le communiqué de presse de Survie du 29 avril 2013, "France-Mali : les militaires remportent leur guerre d’influence au Parlement et à l’ONU" (http://survie.org/francafrique/mali...) et l’article publié dans Billets d’Afrique n°224 de mai 2013, "Opération Serval : un rapport sans accroc pour un vote sans surprise (et réciproquement) " (http://survie.org/billets-d-afrique...)

[3] Voir l’article publié dans Billets d’Afrique n°218 de novembre 2012, "Un gouvernement au service des entreprises françaises en Afrique" (http://survie.org/billets-d-afrique...)

[4] Voir l’article publié dans Billets d’Afrique n°222 de mai 2013, "Les Assises du Développement à la gloire des entreprises" (http://survie.org/billets-d-afrique...)

[5] Le 15 mai 2012, jour de l’investiture de François Hollande, l’association Survie avait demandé au nouveau président de prendre 5 engagements pour faire "un premier pas vers une politique française en Afrique au service des peuples" : http://survie.org/francafrique/arti.... Ce premier bilan, après un an, montre que nous en sommes loin

samedi 4 mai 2013

MALI: A. Traoré interdite de séjour en France

Alors qu'elle devait se rendre en France pour discuter de la situation au Mali, la France a tout fait pour empêcher la venue d'Aminata Traoré, intellectuelle altermondialiste malienne, dont les propos critiques à l'égard de l'intervention française semblent avoir dérangé, voire effrayé Hollande et son gouvernement.
Voici son analyse de la situation au Mali et sa réponse à sa non-venue sur le sol français.
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"Toute société impérialiste voit dans l'Autre la négation de l'idéal qu'elle s'efforce, elle-même, d'atteindre. Elle cherche à le domestiquer en l'attirant dans le champ d'application de son idéal et en l'y situant au degré le plus bas." Wolfgang Sachs (1)

1. QUE SOMMES-NOUS DEVENUS AU MALI ? "A qui allons-nous rendre les clés ?" est la question posée par Pierre Lellouche, député UMP et Président du groupe Sahel de la Commission des Affaires Etrangères de l'Assemblée Nationale française à propos du Mali. C'était le 22 avril 2013, lors du débat parlementaire qui a précédé le vote de la prolongation de l'opération Serval. Comme pour lui répondre, Hervé Morin, ancien ministre (UMP) de la Défense dit "Mais il n'y a personne à qui passer la main". Comme une lettre à la poste, la prolongation demandée a été adoptée à l'unanimité. S'agissant de l'organisation de l'élection présidentielle en juillet 2013. La France officielle est non seulement unanime mais intransigeante Je serai "intraitable" a prévenu le Président François Hollande. Ce mot est dans toutes les têtes ici et nous a blessés. Le ministre de la Défense Jean Yves Le Drian estime à ce sujet qu' "il faut dire les choses fortement" (RFI). Les Maliens qui ont accueilli le Président François Hollande en libérateur s'imaginaient que l'Opération Serval débarrasserait rapidement leur pays de Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) et ses affiliés d'Ansar Dine et du MUJAO et que la vie reviendrait comme avant. L'intervention militaire a incontestablement réduit la capacité de nuisance des djihadistes en en tuant quelques centaines et en détruisant d'énormes stocks d'armes et de carburant. Mais les villes de Gao et Tombouctou sont libérées sans l'être totalement puisque des groupes que le discours officiel qualifie de "résiduels" opèrent dans ces localités et y commettent des attentats. Fait plus préoccupant, Kidal est entre les mains du Mouvement National de Libération de l'Azawad (MNLA) qui interdit à l'armée malienne d'y accéder. De peur de s'enliser, la France revoit ses effectifs à la baisse sans pour autant se retirer. Sa coopération avec la Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) dans la mobilisation des troupes africaines de la Mission Internationale de Soutien au Mali (MISMA) étant loin d'être satisfaisante. La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies au Mali (MINUSMA) entrera en action en juillet. La France ne s'enlisera pas. Mais dans quelle aventure a-t-elle embarqué notre pays alors qu'il ne s'y était pas préparé ? Et quel Mali laisserons-nous aux générations futures ? Celui où le départ du dernier soldat français a été l'un des temps forts de sa décolonisation et qui aujourd'hui perd ce qui lui restait de souveraineté ? Confiant dans son rôle de libérateur, le Président Hollande nous a promis lors de son passage à Bamako une nouvelle indépendance, "non pas contre le colonialisme, mais contre le terrorisme". Comme s'il appartenait à la France de nous sauver d'un péril auquel elle n'est pas étrangère si l'on remonte à son intervention en Libye. L'Homme malien est-il suffisamment entré dans l'histoire ? Est-il sujet de son propre devenir de manière à jouir de son droit de dire "non" aux choix et aux décisions qui engagent son destin ? La militarisation comme réponse à l'échec du modèle néolibéral dans mon pays est le choix que je conteste. Interdite de séjour dans les pays de l'espace Schengen, je regarde avec admiration et respect, la mobilisation et la détermination des peuples d'Europe à lutter contre le même système qui en toute quiétude nous broie, ici en Afrique.

2. L'EFFONDREMENT DU CAPITALISME MALIEN "GAGNANT" Le Mali ne souffre pas d'une crise humanitaire et sécuritaire au nord du fait de la rébellion et de l'islam radical et d'une crise politique et institutionnelle au sud en raison du coup d'Etat du 22 mars 2012. Cette approche réductrice est la première et véritable entrave à la paix et la reconstruction nationale. Nous avons assisté surtout à l'effondrement d'un capitalisme malien prétendument gagnant au coût social et humain fort élevé. Ajustement structurel, chômage endémique, pauvreté et extrême pauvreté, sont notre lot depuis les années 80. La France et les autres pays européens ont juste une trentaine d'années de retard sur le Mali, et ses frères d'infortune d'Afrique, soumis depuis plus de trois décennies à la médecine de cheval du Fond Monétaire International (FMI) et de la Banque mondiale. Selon le CNUCED (rapport 2001), l'Afrique est le continent où la mise en œuvre des PAS a été la plus massive, la plus poussée et la plus destructrice le long des décennies 80 et 90 au cours desquelles les institutions internationales de financement ne se sont préoccupées que de la correction des déséquilibres macro-économiques et des distorsions du marché en exigeant des Etats des documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP). Le credo de Margaret Thatcher "There Is No Alternative" (TINA) marche à merveille sous nos cieux. Il revient à dire au plan économique "libéralisez vos économies à tout prix", au plan politique "Démocratisez selon nos normes et nos critères" et dans le cas du Mali "votez en juillet". A cet agenda, suffisamment périlleux, s'ajoute, à présent, le volet militaire "sécurisez vos pays selon nos méthodes et conformément à nos intérêts". Sacrifié sur l'autel du commerce dit libre et concurrentiel, mais parfaitement déloyal comme l'illustrent les filières cotonnière et aurifère, et sur celui de la démocratie formelle, le Mali est en train de l'être, également, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. La rébellion du Mouvement Nationale de libération de l'Azawad (MNLA), le coup d'Etat, et le recrutement des jeunes chômeurs et affamés au nord comme au sud du pays par AQMI, Ansar Dine et MUJAO s'inscrivent dans un environnement national explosif. Il a été marqué en fin 2011 et début 2012 par des marches de protestations contre la vie chère, le chômage, la précarité, le référendum constitutionnel, la question foncière, la corruption et l'impunité. Mis à part la petite minorité des nouveaux riches, c'est le peuple malien qui est le grand perdant de l'ouverture de l'économie nationale aux forceps. Il est diverti par le discours mensonger et soporifique sur l'exemplarité de notre démocratie et de nos performances économiques qui étaient semble-t-il les meilleures de l'UEMOA. Les voix discordantes sont ostracisées.

3. DENI DE DEMOCRATIE Démocratique à l'intérieur de ses frontières, lorsqu'on considère la teneur et la vivacité du débat dans l'hémicycle et dans la rue sur le mariage pour tous, par exemple, elle se montre intraitable dans ses relations avec le Mali. Ne pas voir le moindre mal dans son retour en force. Ne rien savoir de ses desseins ou faire semblant de ne pas savoir. Chanter et danser à sa gloire si l'on veut être dans ses bonnes grâces, exister politiquement et circuler librement en Europe. S'y refuser, reviendrait à ne pas être avec elle, donc contre elle. On se croirait au lendemain des attentats du World Trade Center aux Etats-Unis d'Amérique en 2001, au moment où le Président américain Georges W Bush déclarait : "Ou bien on est avec nous, ou bien on est avec les terroristes". Dans mon cas ce sont les idées de gauche sur les ravages de la mondialisation néolibérale en Afrique qui sont devenues subversives. Elles m'avaient pourtant valu d'être l'invitée du Parti Socialiste à son université de la Rochelle en 2010. Pour brouiller le sens de mon discours et de mon combat j'ai été qualifiée d'abord de pro-putschiste et d'anti-CEDEAO, avant l'étape actuelle de mon assignation à résidence. Je suis redevable à Karamoko Bamba du mouvement N'KO de cette pensée africaine selon laquelle "celui qui a le fusil ne s'en sert pas pour prendre le pouvoir. Et celui qui détient le pouvoir l'exerce dans l'intérêt du peuple et sous son contrôle". Pourquoi devais-je faire porter l'entière responsabilité de l'effondrement de l'Etat aux laissés-pour-compte d'une armée gangrenée, comme les autres institutions de la République, par la corruption, le népotisme et l'impunité ? Il ne peut être reproché aux militaires de ne pas savoir défendre un pays dont les élites politiques et économiques, non seulement acceptent de l'ouvrir au marché dans les pires conditions mais en profitent pour s'enrichir. Le naufrage est d'abord le leur pour avoir revendiqué un modèle économique qui rime avec le désengagement et le délitement de l'Etat, la ruine des paysans, la clochardisation des troupes et le chômage endémique. S'ils n'avaient pas les moyens d'appréhender les ravages du système dans les années 80, nos dirigeants politiques ne peuvent plus l'ignorer au regard de l'impasse dans laquelle ce système a conduit la Grèce, l'Espagne, le Portugal, Chypre et… la France, leur mode de référence.

4. DE L'OSTRACISATION A LA CRIMINALISATION C'est le 12 avril au moment de me rendre à Berlin à l'invitation de la gauche allemande (Die Linke) et à Paris à celle du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) que j'ai appris que j'étais devenue persona non grata en Europe à la demande de la France. Il en est de même pour Oumar Mariko, le Secrétaire général du parti SADI (Solidarité Africaine pour la Démocratie et l'Indépendance). L'ambassade d'Allemagne m'a donné un visa qui m'a permis de me rendre à Berlin en passant par Istanbul (Turquie) au lieu d'Amsterdam (Pays-Bas) comme initialement prévu. Quant à l'étape de Paris, elle a tout simplement été annulée. J'ai pris connaissance de mon statut de persona non grata par le message suivant qui m'a été adressé par la Fondation Rosa Luxembourg "L'ambassade d'Allemagne à Bamako nous a informé ce matin que la condition indispensable pour votre visa pour l'Allemagne est que vous ne voyagez pas via un pays de Schengen. C'est pourquoi nous avons acheté un nouveau ticket (des vols via Istanbul/Turquie) que vous trouvez ci-joint. Je suis désolé que de ce fait vous n'avez pas la chance de rester trois jours à Paris. Mais l'ambassade d'Allemagne nous a informé que la France a empêché qu'on vous donne un visa pour tous les pays Schengen. On va venir vous chercher à l'aéroport à Berlin lundi." L'Association "Afrique Avenir" en co-organisatrice de l'une des conférences à Berlin a protesté et ses principaux partenaires ont réagi à leur tour. Je remercie tous ceux qui m'ont témoigné leur solidarité et rappelle ici le sens de mon combat, pour ceux qui considèrent que la France a le droit de porter atteinte à ma liberté de circulation en raison de mon désaccord avec Paris lorsqu'il ne pratique que la politique de ses intérêts. Qui peut me reprocher ce que les auteurs du rapport d'information du Sénat français disent si clairement en ces termes "La France ne peut se désintéresser de l'Afrique qui est, depuis des décennies, sa profondeur stratégique, qui sera demain, plus peuplée que l'Inde et la Chine (en 2050, l'Afrique aura 1,8 milliards d'habitants contre 250 millions en 1950), qui recèle la plupart des ressources naturelles, désormais raréfiées et qui connaît un décollage économique, certes, inégal, mais sans précédent, qui n'est plus, seulement, porté par l'envolée du cours des matières premières, mais aussi, par l'émergence d'une véritable classe moyenne". Si le constat sur les enjeux démographiques et économiques est fondé, le "décollage économique" auquel ce rapport fait allusion est incertain, source de conflits parce qu'inégalitaire, ne profitant d'abord qu'aux entreprises étrangères et à une partie de l'élite politique et économique. Les enjeux de l'intervention militaire en cours sont : économiques (l'uranium, donc le nucléaire et l'indépendance énergétique), sécuritaire (les menaces d'attentats terroristes contre les intérêts des multinationales notamment AREVA, les prises d'otages, le grand banditisme, notamment le narcotrafic et les ventes d'armes), géopolitique (notamment la concurrence chinoise) et migratoires. Quelle paix, quelle réconciliation et quelle reconstruction peut-on espérer lorsque ces enjeux sont soigneusement cachés au peuple ?

5. L'INSTRUMENTALISATION DES FEMMES L'interdiction de l'espace Schengen ne me vise pas en tant que femme mais elle démontre que celles qui refusent d'être instrumentalisées dans la défense des intérêts dominants peuvent être combattues. J'en fais la douloureuse expérience au niveau national depuis longtemps déjà, mais ne m'attendais à être ostracisée de la part du pays des droits de l'homme, précisément, au moment où mon pays est en guerre. Il viole ainsi la résolution 1325, relative à la participation des femmes à la prise de décision à tous les niveaux, à la prévention ou à la résolution des conflits ainsi qu'à la reconstruction. Dois-je rappeler que le 8 mars 2013, Journée Internationale des Femmes, le Président François Hollande répondait à son prédécesseur, Nicolas Sarkozy qui s'interrogeait sur la présence de l'armée française au Mali, qu'elle y est allée "parce qu'il y avait des femmes victimes de l'oppression et de la barbarie ! Des femmes à qui l'on imposait de porter le voile ! Des femmes qui n'osaient plus sortir de chez elles. Des femmes qui étaient battues !". A propos de voile, je suis l'une des rescapées maliennes et sahéliennes de l'analphabétisme qui tente de déchirer celui, pernicieux, de l'illettrisme économique qui maintient les Africains dans l'ignorance la plus totale des politiques néolibérales et fait d'eux du bétail électoral. Le Président Hollande se montrerait-il si intraitable quant à la date de l'élection présidentielle au Mali s'il avait devant lui un électorat malien qui place la souveraineté économique, monétaire, politique et militaire au cœur du débat politique ? A propos des femmes qui ‘' n'osaient plus sortir de chez elles'', je sortais jusqu'ici librement de mon pays et parcourais tout aussi librement l'Europe et le monde. Quelle que soit l'issue de la situation que je traverse en ce moment, elle ne peut qu'être dissuasive pour les autres Maliennes et Africaines qui ont envie de comprendre le monde global et de lutter pour ne pas le subir mais en être des citoyennes averties et actives.

6. AIDE AU DEVELOPPEMENT OU A LA MILITARISATION Au djihadisme armé il faut, semble-t-il, une solution armée. La voie est ainsi ouverte dans un pays comme le nôtre aux achats d'armement au lieu d'analyser et de soigner le radicalisme religieux qui prospère là où l'Etat, ajusté et privatisé, est nécessairement carencé ou tout simplement absent. Faire l'âne pour avoir du foin, est le comportement qui prévaut dans ce contexte de pauvreté généralisée tant au niveau des Etats que de certaines organisations non étatiques. Et la guerre -comble de l'horreur- est aussi une occasion d'injecter de l'argent frais dans notre économie exsangue. Déçue par les hésitations et les lenteurs de l'Europe dont la solidarité s'est traduite jusqu'ici par la formation de l'armée malienne et de certains soutiens bilatéraux, la France invite au partage de l'effort financier entre Européens dans la défense de leurs intérêts stratégiques en Afrique de l'Ouest. D'autres bailleurs de fonds y seront associés. Le 15 mai 2013 à Bruxelles, les bailleurs de fonds examineront le plan d'actions prioritaires d'urgence (pour 2013 et 2014). Les ressources qui seront mobilisées (ou annoncées) profiteront-elles au peuple malien, qui ne sait plus où donner de la tête ou irrigueront-elles les mêmes circuits économiques selon les mêmes pratiques qui ont aggravé la pauvreté et les inégalités? Dans le cadre de la reprise de la Coopération, le ministre français délégué auprès du ministre des Affaires étrangères, chargé du Développement annonce 240 millions d'euros destinés à financer l'agriculture, les services de bases dont l'eau et l'électricité dans les régions du nord, le retour des populations. C'est le lieu de rappeler que Tripoli la capitale Libyenne a abrité, les 29 et 30 novembre 2010, le Troisième Sommet Afrique-UE où le Guide libyen, Mouammar Kadhafi, a accueilli, en grande pompe, les dirigeants de 80 pays africains et européens. La création d'emplois, les investissements et la croissance économique, la paix, la stabilité, les migrations et le changement climatique étaient à l'ordre du jour de ce sommet. Les participants s'étaient mis d'accord sur un "plan d'action" pour un Partenariat Afrique-UE de 2011 à 2013. L'UE a, à cette occasion, réaffirmé son engagement à consacrer 07% de son PNB à l'aide publique et au développement d'ici 2015 et d'affecter 50 milliards d'euros aux objectifs généraux du partenariat envisagé entre 2011 et 2013. Nous sommes en 2013 et fort loin des objectifs de développement du Millénaire et des voies et moyens de les atteindre en 2020. Car le ver dans le fruit. La paix, la réconciliation et la reconstruction du Mali, n'ont aucune chance d'aboutir si elles doivent reposer sur des arrangements politiciens en vue d'engranger l' "aide extérieure". L'Etat, ou ce qui en reste ainsi que les rebelles se battent et négocient dans le cadre du même paradigme qui a aggravé le chômage, la pauvreté et les tensions. Les différends se règlent en termes d'investissement, dans les infrastructures, le lieu par excellence de l'enrichissement rapide et de la corruption. La liste des travaux d'infrastructures mal exécutés ou non réalisés est longue. Elle explique en partie le mécontentement des populations du septentrion qui souffrent pendant que des maisons individuelles poussent au su et au vu de tout le monde grâce aux détournements de fonds et l'argent du narcotrafic.

7. OSONS UNE AUTRE ECONOMIE Rien ne sera plus comme avant. Ce qui était difficile risque de l'être davantage avec la militarisation qui absorbera des ressources dont nous avons cruellement besoin pour l'agriculture, l'eau, la santé, le logement, l'environnement et l'emploi. Opération Serval, Mission Internationale de Soutien au Mali (MISMA), Mission Intégrée de Stabilisation Multidimensionnelle des Nations-Unies, la défense de notre pays et notre sécurité, avant d'être militaire, est d'abord un défi intellectuel, moral et politique. Je me suis reconnue dans les propos du candidat François Hollande lorsqu'il déclara qu' "il est temps de choisir une autre voie. Il est temps de choisir une autre politique". Ce temps est, assurément, venu et pour la France et pour ses anciennes colonies d'Afrique. Il est celui des transitions économiques, sociales, politiques, écologiques et civilisationnelles qui n'ont rien à voir avec la feuille de route de la "communauté internationale". Elles renvoient à un changement de paradigme. Que les dirigeants africains qui ont intériorisé le discours mensonger sur l'inéluctabilité de cette guerre afin d'en finir le péril djihadiste ne s'y trompent pas : l'effet de contagion qu'ils redoutent, tient moins à la mobilité des djihadistes qu'à la similitude des réalités économiques, sociales et politiques induites par le modèle néolibéral. Si les chefs djihadistes viennent d'ailleurs, la majorité des combattants sont des jeunes maliens sans emplois, sans interlocuteurs, sans perspectives d'avenir. Les narcotrafiquants puisent, eux-aussi, convoyeurs et revendeurs de drogue parmi la même jeunesse désemparée. La misère morale et matérielle des jeunes diplômés, des paysans, des éleveurs et d'autres groupes vulnérables constitue le véritable ferment des révoltes et des rebellions qui, mal interprétées, alimentent, de l'intérieur bien des réseaux. La lutte contre le terrorisme et le crime organisé, sans effusion de sang, au Mali et en Afrique de l'Ouest passe par l'analyse honnête et rigoureuse du bilan des trois dernières décennies de libéralisme sauvage, de destruction du tissu économique et social ainsi que des écosystèmes. Rien n'empêche les centaines de milliers de jeunes Maliens, Nigériens, Tchadiens, Sénégalais, Mauritaniens et autres, qui viennent chaque année grossir le nombre des demandeurs d'emploi et de visas, de rejoindre le rang des djihadistes si les Etats et leurs partenaires techniques et financiers ne sont pas capables de remettre le modèle néolibéral en question.

8. L'INDISPENSABLE CONVERGENCE DES LUTTES Je plaide pour un élan de solidarité qui prenne le contre-pied de la militarisation, nous restitue notre dignité, préserve la vie et les écosystèmes. Tout irait dans le bon sens si les 15.000 soldats étaient des enseignants, des médecins, des ingénieurs et si les milliards d'euros, qui vont être dépensés, étaient destinés à ceux et celles qui ont le plus besoin. Nos enfants n'auraient pas besoin d'aller se faire tuer en soldats mal payés, en narcotrafiquants ou en fous de Dieu. Nous nous devons de nous atteler, nous-mêmes à la tâche primordiale de la transformation de notre moi profond, ébranlé et de notre pays meurtri. L'avantage considérable de l'approche systémique est la détribalisation des conflits au profit d'une conscience politique qui réconcilie et rassemble ceux que l'économie mondialisée broie. Touareg, Peulh, Arabes, Bamanan, Sonrhaï, Bellah, Sénoufos cesseraient de s'en prendre les uns aux autres et se battraient ensemble et autrement. Cette approche altermondialiste nous rend notre "dignité" dans un contexte où nous avons tendance à culpabiliser et à nous en remettre, poings et pieds liés, à une "communauté internationale" juge et partie. Elle plaide pour la convergence des luttes à l'intérieur des frontières entre les différentes composantes de la société éprouvées par la barbarie du système capitaliste qui ne veulent ni se résigner ni se soumettre. Elles doivent explorer ensemble des alternatives à la guerre. Les Etats libéraux ayant privilégié la guerre et investi dans les armes de destruction des vies humaines, du lien social et des écosystèmes, innovons à travers la bataille des idées et convoquons une conférence citoyenne au sommet pour l'autre développement du Mali, en vue de desserrer l'étau de la mondialisation capitaliste. Il s'agit d'instaurer le débat sur la relation entre politiques néolibérales et chaque aspect de la crise : chômage endémique des jeunes, rébellions, mutineries, coups d'Etat, violences faites aux femmes, radicalisme religieux. Un travail inédit et intense d'information et d'éducation citoyenne dans les langues nationales, permettra aux Maliens de parler enfin entre eux de leur pays et de leur avenir. Parce que tous les Hommes naissent libres et égaux en droits, nous revendiquons juste notre droit à :

  • un autre économie, de manière à disposer des richesses de notre pays, et à choisir librement des politiques qui nous mettent à l'abri du chômage, de la pauvreté, de l'errance et de la guerre ;
  • un système politique véritablement démocratique, parce que intelligible pour l'ensemble des Maliens, décliné et débattu dans les langues nationales, fondé sur des valeurs de culture et de société largement partagées ;
  • la liberté d'expression et de circulation.


9. RENDEZ-NOUS LES CLES DE NOTRE PAYS ! La France officielle qui déclare urbi et orbi que nous n'avons "pas d'Etat digne de ce nom", ni "d'armée digne de ce nom", considère certainement que nous n'avons pas non plus d'existence en tant que peuple pour aller jusqu'à se demander "à qui remettre les clés" et à exiger l'organisation de nos élections en juillet 2013. Elle s'accommode par ailleurs de l'annulation de la concertation nationale - qui devait nous permettre de prendre ensemble entre Maliens le pouls de notre pays. Elle s'accommode tout autant de l'état d'urgence instauré, puis prolongé une première fois, et une seconde fois de manière à "sécuriser" la transition. Je n'ai pas le sentiment que la "guerre contre le terrorisme" ait apporté la paix en Irak, en Afghanistan et en Libye, et que les casques bleus ont su garantir aux populations de la République Démocratique du Congo et en Haïti la sécurité que celles-ci étaient en droit d'attendre d'eux. Mais je suis persuadée qu'il y a en chaque Malienne et chaque Malien un(e) soldat(e), un(e) patriote qui doit pouvoir participer à la défense de ses intérêts et du Mali à partir d'une bonne connaissance de son état réel dans l'économie mondialisée. La réponse à l'insupportable question de Claude Lellouche est claire : le Mali est à rendre aux Maliens. Nous pouvons-en prendre le plus grand soin parce que, comme Bouna Boukary Dioura l'a rappelé, nous savons, nous les peuples du Sahel que les rochers finissent par fleurir à force d'amour et de persévérance. Rendez les clés du Mali au peuple malien !

Aminata D. Traoré, Bamako le 03 mai 2013
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(1) Wolfgang Sachs et Gustavo Esteva : Des ruines du développement. Les Editions Ecosociété 1996.

mercredi 10 avril 2013

Corruption et éthique publique : ne plus faire semblant !

Il aura donc fallu qu’un ministre de la République, chargé entre autres de lutter contre la fraude fiscale, reconnaisse détenir un compte non déclaré à l’étranger depuis de nombreuses années pour que le pouvoir exécutif s’engage sur une réforme d’ampleur sur la « moralisation de la vie publique » et sur la lutte « contre la fraude fiscale et les paradis fiscaux »… Il était temps !

Depuis de nombreuses années, des associations de la société civile, des professionnels de la justice, des universitaires dénoncent les insuffisances criantes de la législation française en matière d’intégrité de la vie politique et de lutte contre la délinquance financière, et alertent sur les dommages importants résultant de ces lacunes : délitement de la démocratie - minée par les conflits d’intérêts, les fraudes fiscales, la corruption, … -, perte de confiance des citoyens dans les institutions et les responsables politiques et aggravation de la crise économique.

Les gouvernements successifs sont malheureusement restés sourds… Appel de Genève en 1996, rapport parlementaire de 2002 sur les paradis fiscaux, appel « 2005 : plus d’excuses ! » de la plateforme « paradis fiscaux et judiciaires », rapport Sauvé sur les conflits d’intérêts en 2011, appel « Agir contre la corruption » en juin 2012, appel de Transparency International France pour « faire de la lutte contre la corruption et de l’éthique publique une grande cause nationale », rien n’y fit, ou si peu…

Le Président la République avait pourtant indiqué pendant sa campagne qu’il ferait de la lutte contre la corruption et de la moralisation de la vie publique une de ses priorités.

On nous annonce cette fois « un texte assez fort » qui devrait être présenté en Conseil des ministres le 24 avril. Le crédit de la classe politique impose d’en finir avec les fausses promesses, les faux-semblants et de mettre en oeuvre une politique permettant réellement de garantir la transparence et la probité de la vie publique, et de combattre efficacement la délinquance économique.

Pour cela, les réformes à venir devront a minima :

  • Renforcer l’intégrité de la vie politique en : 
    • Mettant en oeuvre des règles propres à prévenir les conflits d’intérêts : obligation de publier une déclaration d’intérêts précise pour les élus, les ministres et les plus hautes fonctions publiques, obligation de s’abstenir de participer à une décision publique en cas d’intérêt personnel et en renforçant le régime des incompatibilités pour les membres du gouvernement et du parlement ;
    • Interdisant le cumul des mandats dans la vie publique et en limitant leur renouvellement ;
    • Posant pour les candidats aux élections politiques les mêmes exigences de probité que pour les candidats à une fonction publique, s’agissant notamment de l’absence d’antécédents judiciaires ;
    • Confiant à des autorités indépendantes le contrôle des marchés publics, l’encadrement des activités de lobbying, la protection des lanceurs d’alerte, y compris en ce qui concerne le secteur public ; 
    • Donnant aux organismes de prévention de la corruption et de contrôle du patrimoine des élus, qui ne sont pour certaines que des coquilles vides, de véritables moyens et des pouvoirs accrus ;
    • Garantissant la transparence et l’indépendance de l’expertise, notamment par la publication des liens financiers entre industriels, experts, agences publiques et associations ;
    • Instaurant un véritable contrôle des comptes des deux assemblées par la Cour des comptes et en rendant transparente l’usage de la réserve parlementaire.
  • Renforcer la lutte contre la délinquance financière en : 
    • Donnant aux procureurs de la République l’indépendance nécessaire pour une application de la loi égale pour tous : leur nomination devra être confiée au Conseil supérieur de la magistrature et non plus au pouvoir exécutif et ils devront pouvoir exercer pleinement leur mission de poursuite, grâce à des officiers de police judiciaire qui leur seront rattachés, notamment en matière de fraude fiscale, domaine où leur action reste pour l’instant subordonnée à l’aval du ministre du budget ;
    • Mettant fin au monopole du parquet pour la poursuite de faits de corruption commis à l’étranger ;
    • Prévoyant l’obligation de poursuivre les infractions à la probité ;
    • Permettant l’exercice des droits reconnus à la partie civile aux associations dont l’objet statutaire est la lutte contre les atteintes à la probité publique ;
    • Donnant à une autorité judiciaire, et non plus au ministre, la compétence pour apprécier le caractère "secret défense" d’une information ;
    • Incriminant le trafic d’influence en direction des agents publics étrangers ;
    • Prévoyant des sanctions financières dissuasives pour les personnes morales condamnées ;
    • Améliorant la coopération judiciaire européenne – notamment par la création d’un véritable parquet européen – et internationale pour lutter contre la délinquance financière transnationale, notamment la fraude fiscale ;
    • Établissant l’obligation, pour toutes les entreprises transnationales, de publier dans leurs rapports financiers les informations concernant leurs filiales à l’étranger ;
    • Développant la lutte contre la fraude fiscale par l’échange automatique d’informations entre les établissements bancaires et les administrations fiscales et les autorités judiciaires des Etats de l’Union Européenne ;
    • Améliorant la coopération judiciaire européenne – notamment par la création d’un véritable parquet européen – et internationale pour lutter contre la délinquance financière transnationale, notamment la fraude fiscale ;
    • Agir sur le plan européen afin que soient prévues des sanctions à l’égard des paradis fiscaux et des territoires non coopératifs.

À défaut, les réformes annoncées ne seraient qu’une opération supplémentaire de communication.

Contacts presse :

  • Anticor (http://anticor.org/) : Eric Alt (06 87 76 71 02) ou Jean-Luc Trotignon (06 09 94 43 22)
  • Sherpa : William Bourdon (01 42 60 32 60)
  • Survie : Danyel Dubreuil (01 44 61 03 25)
  • Syndicat de la magistrature : Sophie Combes (01 48 05 47 88 ou 06 86 47 49 80)
  • Transparency International France : Myriam Savy (01 84 16 95 65) – Appel grande cause nationale : http://www.chaquesignaturecompte.com

Le silence de la France à la 19ème commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda

Il y a dix-neuf ans débutait le génocide des Tutsi au Rwanda, qui coûta la vie à un million d’entre eux, et se doubla de l’assassinat de milliers de Rwandais hutu opposés à l’extermination de leurs compatriotes. Pourtant, à l’occasion de la première commémoration du génocide qu’il a eu à connaître en tant que président de la République, François Hollande n’a pas su se démarquer de ses prédécesseurs et reconnaître officiellement les responsabilités de l’État français, sous la présidence de François Mitterrand, dans ce crime imprescriptible. Le silence des autorités françaises est au contraire assourdissant : pas un responsable officiel lors des différentes commémorations organisées dans notre pays par les victimes du génocide et une représentation minimum du Ministère des Affaires Étrangères à la cérémonie de l’UNESCO.

L’impossible inventaire de l’héritage mitterrandien pour un dirigeant socialiste n’est pas la seule raison. Le mal est plus profond. Il tient à la nature même de la Cinquième République, ce régime bâti sur une décolonisation sous contrôle et sur le principe de la monarchie élective. L’actuel locataire de l’Elysée n’a visiblement nul désir de faire la lumière sur la face cachée de nos institutions. Il y sera peut-être contraint par des magistrats déterminés, si ce n’est par de bien trop rares parlementaires courageux.
Car cette dix-neuvième commémoration est marquée par de notables avancées sur le front judiciaire, avec, pour la première fois en France, le renvoi devant une cour d’assises d’un présumé génocidaire par les magistrats du pôle « génocide et crimes contre l’humanité ». Créé à l’initiative de Bernard Kouchner et rattaché au tribunal de grande instance de Paris, ce pôle est opérationnel depuis le 1er janvier 2012. Doté aujourd’hui de trois juges d’instruction et deux procureurs, ainsi que d’une équipe d’une quinzaine d’assistants et enquêteurs, est-il en train d’opérer un tournant dans le traitement du génocide des Tutsi par la Justice française ?

C’est la question que pose la bonne nouvelle du renvoi de Pascal Simbikangwa devant une cour d’assises. Condamné pour trafic de faux papiers sur l’île de Mayotte où il avait trouvé refuge, cet ancien officier des Forces armées rwandaises (FAR) avait été aussitôt visé par une plainte déposée par le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR), plainte à laquelle Survie s’est ensuite associée. L’arrestation et la détention de Simbikangwa sont essentiellement dues à la détermination du procureur de la République de cette possession française de l’Océan Indien. Souhaitons que ce procès ne soit que le premier d’une longue série, puisque une bonne vingtaine de plaintes sont aujourd’hui à l’instruction contre des présumés génocidaires.

Car d’autres affaires tardent encore à revenir sur le devant de la scène, malgré la gravité des accusations, parmi lesquelles deux dossiers confiés à la justice française par le TPIR. Il s’agit d’abord du cas de l’abbé Wenceslas Munyeshyaka, curé de la paroisse de la Sainte- Famille à Kigali en 1994. Ce prêtre est soupçonné d’avoir livré aux tueurs des Tutsi réfugiés dans son église, et d’avoir accordé sa « protection » à des femmes tutsi en échange de faveurs sexuelles. Le second prévenu est Laurent Bucyibaruta, préfet de Gikongoro pendant le génocide, l’un des organisateurs présumés de plusieurs massacres, dont celui de Murambi, qui fit entre 20 000 et 50 000 victimes le 21 avril 1994. Il est plus que temps que ces deux hommes, qui vivent sur notre sol depuis de longues années, rendent compte de leurs actes.

Parallèlement, l’enquête sur l’attentat du 6 avril 1994 a été complètement réorientée par le rapport d’expertise balistique communiqué en janvier 2012. Depuis que le lieu de départ des missiles ayant abattu l’avion de Juvénal Habyarimana est identifié comme étant le camp Kanombe ou son voisinage immédiat, la piste d’une responsabilité du FPR de Paul Kagame semble abandonnée au profit de celle de militaires rwandais extrémistes. Les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux paraissent de plus étudier sérieusement le rôle potentiel de Paul Barril dans cette affaire : celui-ci a été entendu par le juge Trévidic, son domicile et ses bureaux ont été perquisitionnés, avec saisie de près de 800 pages de documents. L’écran de fumée dressé depuis plus de dix ans autour de cet attentat se dissipe. Apparaît alors un « corsaire de la République », ancien gendarme de l’Élysée sous François Mitterrand. La manipulation de l’opinion publique durant toutes ces années visait-elle à masquer une main française dans l’événement qui fut le signal du génocide ? La question est posée. Les magistrats y répondront. Mais le simple fait que cette interrogation soit soulevée à nouveau est en soi un symbole.

Les responsabilités de l’État français dans le génocide des Tutsi sont en effet indéniables : pour des raisons qui ne sont pas toutes élucidées, les autorités de notre pays ont soutenu ceux qui préparaient le génocide, puis ceux qui le commettaient, avant de permettre la fuite des assassins au Zaïre au moment de l’opération « humanitaire » Turquoise (juin – août 1994). Nœud de contradictions, Turquoise voit des soldats français exfiltrer les génocidaires pendant que d’autres sauvent des Tutsi, parfois en outrepassant les ordres. Elle est aussi l’occasion de comportements gravissimes à l’égard des Tutsi, comme en témoigne notamment la dizaine de plaintes de rescapés instruites par le pôle « génocide et crimes contre l’humanité ». Ces Rwandais portent de lourdes accusations contre des militaires ayant participé à Turquoise : abandon des survivants de Bisesero, trois jours durant, aux tueurs qui les pourchassaient ; exactions à l’encontre des Tutsi réfugiés dans le camp, sous contrôle français, de Murambi, qui avait été installé sur un lieu de massacre ; viols dans un autre camp de réfugiés sous responsabilité française, celui de Nyarushishi.

Il est donc grand temps que la vérité se fasse. La constitution d’une commission d’enquête parlementaire, déterminée à faire la lumière sur les responsabilités françaises dans le génocide et à l’abri de toute pression politique, et l’ouverture des archives aux chercheurs et aux citoyens s’imposent. Les dirigeants français de l’époque ne peuvent plus se taire. Ceux d’aujourd’hui ne peuvent contribuer par leur silence à alimenter un négationnisme d’État.

mercredi 3 avril 2013

Attentat du 6 avril 1994 (Rwanda) : Barril lâché par Agathe Habyarimana

Vendredi 5 Avril, Survie Gironde vous propose de venir assister à la présentation du livre "Silence Turquoise" par Laure de Vulpian, journaliste à France Culture. Depuis l'arrivée du juge Trévidic au pôle anti-terroriste, l'enquête sur l'attentat du 6 Avril 1994, que l'on considère comme le point de départ du génocide des Tutsi et Hutu modérés est en train de prendre un tournant, à contre-courant du discours officiel tenu par la France. Nous vous invitons à prendre connaissance de l'article suivant, écrit par Jean-François Dupaquier, écrivain-journaliste et témoin-expert au Tribunal pénal international pour le Rwanda:

Sale temps pour le mercenaire et capitaine de gendarmerie honoraire Paul Barril : l’expertise de l’attentat contre le président du Rwanda Juvénal Habyarimana, qui pointe la responsabilité d’extrémistes hutus, est validée par la chambre de l’instruction de la Cour d’Appel de Paris. Et Agathe Habyarimana se désolidarise du mercenaire à son service...

Il avait pourtant fait des pieds et des mains pour “prouver” que l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président Habyarimana était l’oeuvre du Front patriotique rwandais. Au point qu’un livre ne suffirait pas pour raconter toutes les intrigues du mercenaire et capitaine de gendarmerie honoraire Paul Barril afin de conduire le peu perspicace juge Jean-Louis Bruguière sur de fausses pistes. Alors mandaté par Agathe Habyarimana, veuve du chef de l’Etat Rwandais, Barril s’est révélé un spécialiste de haut vol en désinformation et enfumage tous azimuts. Il avait même rallié à sa cause un universitaire français, André Guichaoua, qui a couvert de son autorité le ”témoignage” sur l’attentat écrit par un imposteur, le “lieutenant” Abdul Ruzibiza (« Rwanda, l’histoire secrète », Ed. Panama, 2005). Et convaincu le polémiste Pierre Péan, aujourd’hui hagiographe de Jean-Marie Le Pen, d’écrire lui aussi un livre en ce sens, « Noires fureurs, blancs menteurs » (Ed. Fayard). Succédant au juge Bruguière, les juges Nathalie Poux et Marc Trévidic ont fait voler ce château de cartes.

La cause de Barril semble aujourd’hui si mauvaise que l’avocat d’Agathe Habyarimana, Me Meilhac, a fait savoir au juge Trévidic que sa cliente se désolidarisait de Paul Barril. Une noire fureur née de l’annonce du résultat des perquisitions aux différents domiciles de Paul Barril et de la fragilité de son alibi pour le soir du 6 avril 1994. Le coup de grâce a été donné mardi 19 mars : le travail des experts désignés par les juges Nathalie Poux et Marc Trévidic est confirmé par la chambre de l’instruction de la Cour d’Appel de Paris. Les avocats des officiers du FPR suspectés de l’attentat ont rappelé le film des événements dans un communiqué. Un rappel plus qu’utile.

Les deux juges d’instruction avaient désigné un collège d’experts chargés de vérifier les hypothèses des sites de lancement qui pouvaient servir au départ des missiles ayant abattu le 6 avril 1994 en soirée le Falcon ayant à son bord les présidents rwandais et burundais – et donné le signal du génocide des Tutsis du Rwanda, un million de morts en cent jours.. Le collège d’experts s’était rendu au Rwanda en 2010 et le 10 janvier 2012, avait conclu que le site le plus vraisemblable pour le tir des missiles était situé au camp militaire Kanombe, tenu par les militaires hutus les plus extrémistes, écartant du même coup l’hypothèse d’un tir provenant de Masaka, contrairement à l’ordonnance des mandats d’arrêt internationaux de Jean-Louis Bruguière.

Certaines parties civiles essentiellement liées à Madame Agathe Habyarimana, ont tenté, et pour cause, écarter ce rapport qui était totalement défavorable à leur thèse. Elles ont essayé de provoquer la nullité de la mesure d’expertise voire d’obtenir une nouvelle et seconde expertise ou encore des compléments d’enquêtes. Toutes ces demandes avaient été rejetées par ordonnance des juges Trevidic et Poux prononcée en juin 2012. Les juges avaient cependant prescrit aux experts de fournir des éclaircissements sur un point technique concernant l’impact de la trajectoire des avions sur le tir des missiles, ce que la défense avait accepté. La majorité des parties civiles avait aussi accepté l’ordonnance du juge. Seul le même groupe minoritaire proche d’Agathe Habyarimana avait interjeté appel devant la chambre d’instruction de la Cour d’Appel de Paris.

Les parties ont longuement plaidé le 29 janvier 2013. La défense avait demandé à la Cour de confirmer l’ordonnance des juges d’instruction Nathalie Poux et Marc Trevidic et de rejeter l’appel interjeté. Telle était également la position de l’Avocat général qui avait clairement pris position pour le respect du travail des experts et des juges d’instruction.

Ce 19 mars 2013, la Cour d’Appel de Paris a suivi la position de l’Avocat général et de la défense. Elle a déclaré non fondé l’appel d’Agathe Habyarimana et de ses proches.

Pour Me Lef Forster, avocat au Barreau de Paris et Me Bernard Maingain, avocat au Barreau de Bruxelles, “cet arrêt s’inscrit dans la continuité de l’instruction qui a mis en évidence le caractère fantaisiste des accusations formulées à l’encontre des militaires du Front patriotique rwandais”. Ils pointent du doigt à cette occasion “l’absence de preuve fiable et des manipulations graves de la justice française. Les développements récents montrent en outre que désormais les recherches doivent s’orienter vers les extrémistes hutus voire dans certains cercles en France, proches de ceux-ci.”

Pour les personnes visées visiblement à tort par l’ordonnance du magistrat Jean-Louis Bruguière, cette décision doit faciliter le prononcé d’un non-lieu, espèrent les deux avocats. Cette issue prévisible pourrait être retardée par un pourvoi en cassation contre l’arrêt de la Cour d’Appel de Paris soutenu par l’Avocat général. Un tel pourvoi démontrerait qu’Agathe Habyarimana et sa famille ne chercheraient plus qu’à retarder la réorientation de l’enquête en direction de leurs amis des milieux extrémistes hutus.

Jean-François DUPAQUIER
(extrait de Afrikarabia)

mercredi 27 mars 2013

1994, la France au coeur du génocide des Tutsi au Rwanda

Le 7 avril prochain cela fera 19 ans que le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 démarrait. Il dura 3 mois et fit entre 800.000 et 1 million de morts.

Les responsables politiques et militaires français de l'époque ont soutenu et continué d'armer le régime rwandais quand tous les indicateurs étaient au rouge

La France a voté à l'ONU le retrait des casques bleus au début du génocide, puis, 2 mois et demi après, elle proposait une opération "militaro-humanitaire" appelée "opération Turquoise".
A cette époque Alain Juppé était ministre des affaires étrangères (mars 1993 à mai 1995) dans le gouvernement Balladur.

Survie Gironde invite le vendredi 5 avril 2013 Laure de Vulpian, journaliste justice à France Culture, pour parler de son livre-enquête extrêmement documenté, publié en septembre 2012, et intitulé :

Silence Turquoise
Rwanda 1992-1994
Responsabilité de l'État français dans le génocide des Tutsi

Laure de Vulpian interviendra :
 
- à Sciences-Po Bordeaux de 14h à 15h, salle Mabileau
(tram B arrêt Montaigne-Montesquieu) 

- au Boulevard des Potes de 17h30 à 19h
(29 rue Bergeret à Bordeaux)
  

Ce livre révèle la vérité sur l’opération « humanitaire » Turquoise, confiée à des militaires. Cette opération planifiée par les autorités françaises, contestée dès l’origine, commence douze jours seulement avant la chute de Kigali et la fin du génocide – douze jours entachés d’imposture militaire et politique et de choix très fautifs, selon Thierry Prungnaud, co-auteur du livre.
Cet ancien du GIGN sait de quoi il parle, il a participé à Turquoise au sein du Commandement des forces spéciales (COS). Acteur et témoin, il évoque un état-major français presque toujours pro-hutu, dévoile des zones d’ombre, effrayantes, notamment à Bisesero entre le 27 et le 30 juin 1994, où plus d’un millier de Tutsi ont été massacrés et alors que, à proximité, la hiérarchie connaissait le danger qui pesait sur eux. Elle n’a donné aucun ordre pour les protéger.

Il y a quelques années, la justice a été saisie d’une plainte contre l’État français pour « complicité de génocide et de crimes contre l’humanité ». Depuis, le tribunal aux Armées instruit – mollement.

L’enquête serrée de Laure de Vulpian s’appuie sur le témoignage du sous- officier Prungnaud. Elle met en évidence les faiblesses de la Mission parlementaire Quilès, la campagne de désinformation orchestrée par une poignée de hauts responsables militaires et politiques, le positionnement très « idéologique » – anti Tutsi – d’officiers supérieurs de Turquoise, ainsi que leurs mensonges.

Cette enquête nous amène sur le terrain politique franco-français, expose les difficultés de la justice à faire la vérité sur le rôle de l’État français.
Elle parle aussi des militaires qui, voulant accomplir leur devoir, ont outrepassé les ordres. Ils ont ainsi sauvé l’honneur sinon de la France, au moins des Français.




Silence Turquoise

Vous pouvez écouter Laure de Vulpian intervenir sur France Inter pour la présentation de ce livre.


mercredi 13 mars 2013

Mali: Lettre du CADTM à F.Hollande

Le CADTM (Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Mode) lutte depuis des années contre les mécanismes économiques engendrant pauvreté et corruptions.
Dans cette lettre ouverte au prśeident francais, il lui est rappelé que la paix ne s'achètera pas par les armes, mais en donnant la possibilité aux peuples de jouir de leurs droits.

Sources: site du CADTM

Le Mali outragé ! Le Mali brisé ! Le Mali martyrisé ! Mais le Mali libéré ?...
Le 10 janvier 2013, l’armée française, sous votre commandement, envoyait un corps expéditionnaire au Mali pour combattre les djihadistes. Le 2 février, vous vous êtes rendu au Mali pour célébrer l’« immense succès » de l’intervention française. Vous êtes alors devenu, selon la presse malienne, « le héros », « l’icône du libérateur » ou encore « le 334e saint »... A ce titre, sans doute, vous avez semblé vouloir changer les relations franco-africaines. Vous avez parlé de fraternité, de souveraineté, de droits de l’homme et d’une dette historique, dont la France, par cette intervention militaire éclair, se serait acquittée. Mais les mots prononcés à Bamako doivent s’accompagner d’actes pour démontrer que la France en Afrique n’a pas seulement changé de discours.

Le Mali outragé !
A Bamako, vous avez remercié les anciens combattants maliens pour leur engagement au côté de la France lors de la seconde guerre mondiale. Vous avez reconnu qu’à cet égard la France a une dette vis-à-vis des Maliens, ou plutôt « avait » car la récente intervention militaire au Mali aurait permis de « payer » cette dette. Pendant les deux guerres mondiales, 80 000 Maliens se sont battus au côté de la France, 15 à 20 % d’entre eux sont morts. Durant des années, les anciens combattants étrangers n’ont pas reçu de pension et l’histoire de ces soldats a dû attendre la sortie d’un film grand public pour être révélée au grand jour. Certes, vous n’êtes pas responsable des silences et fourberies de vos prédécesseurs. Mais la prudence, l’humilité, la fraternité et le respect dont vous avez parlé auraient pu vous pousser à éviter la formule : « Nous payons aujourd’hui notre dette à votre égard ».

Le Mali brisé !
La France a plus d’une dette à l’égard du Mali. En 1968, la France est le deuxième créancier du Mali. Entre 1968 et 1980, le stock de la dette du Mali augmente de 175 % et le service de la dette de 218 %. Au début des années 1980, le Mali connaît une crise de la dette, le FMI impose alors un plan d’ajustement structurel (PAS) qui consiste à abandonner toute politique publique visant à assurer les droits fondamentaux de la population. La France, en tant que puissance créancière, a une part de responsabilité. La souveraineté du Mali est ainsi bafouée au nom du remboursement d’une dette largement illégitime car n’ayant pas servi les intérêts de la population.

Vous avez affirmé à Bamako, que « la France (...) est aux côtés du Mali pour vous accompagner dans le redressement économique ; dans la renaissance de vos services publics, pour l’éducation, la santé, la sécurité ». Pour que le Mali puisse se « redresser » économiquement, il lui faut retrouver sa souveraineté économique. Pour que le Mali puisse faire renaître des services publics, il lui faut arrêter d’appliquer les politiques néolibérales dictées par les créanciers. Le FMI a d’ailleurs lui-même reconnu récemment s’être trompé, l’austérité engendrant la crise et non la croissance.

Afin de légitimer l’intervention française au Mali, vous avez souligné que celle-ci se faisait dans « le respect de la charte des Nations unies ». La même charte stipule que les droits humains priment sur les autres engagements pris par les États, parmi lesquels le remboursement des dettes et aussi l’application des programmes d’austérité. Ainsi la France peut, en se basant sur le droit international, reconnaître l’illégitimité des dettes réclamées au peuple malien et soutenir le non paiement de celles-ci. Voilà l’aide dont a besoin le Mali aujourd’hui : l’annulation totale de ces créances illégitimes.

Le Mali martyrisé !
La souveraineté économique du Mali et son « redressement » nécessitent que le pays puisse disposer librement de ses ressources et de ses richesses naturelles. Si vous avez expliqué que la France ne s’est pas rendue au Mali « pour servir je ne sais quel intérêt », vous n’êtes pas sans savoir que les intérêts français y sont nombreux et que la formule est peu convaincante. Le Sahara est considéré depuis la colonisation comme un espace particulier en raison des nombreuses richesses de son sous-sol. La France y a des intérêts colossaux, notamment pour assurer son « indépendance énergétique » en assurant la sécurité de la région, puisque près de 40% du combustible des centrales françaises proviennent des sites d’Arlit et d’Imouraren (au Niger voisin) exploités par Areva.

Mais le Mali libéré ?...
Monsieur le Président, vous aviez déclaré en 2012 que « le temps de la Françafrique est révolu ». Tant que la dette et le pillage des ressources maintiendront le peuple malien dans l’extrême pauvreté, le privant de ses droits fondamentaux, le Mali ne sera pas libre. Le Mali ne sera pas non plus en paix. Vous avez beau déclarer « ne pas laisser un seul espace territorial du Mali sous le contrôle des terroristes », ils ont un terreau fertile : la pauvreté. C’est bien cela qu’il faut éradiquer et c’est en territoire politique français que cette guerre-là doit être menée.

mardi 19 février 2013

Élections législatives à Djibouti : dictature, fraudes et répression à l’ombre des bases militaires Quel changement dans la politique française et européenne ?

Communiqué du 
Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique, 
18 février 2013


A l’approche des élections du 22 février 2013, le régime djiboutien a instauré un climat de terreur sur la population. Plusieurs leaders de l’opposition ont séjourné récemment dans les geôles du régime [1], dont le porte-parole de la coalition l’opposition unifiée, l’Union pour le Salut National (USN), Daher Ahmed Farah, également président du MRD. Le 5 février 2013, Daher Ahmed Farah (DAF) a été arrêté puis libéré le lendemain, après une mobilisation à Djibouti et dans le reste du monde [2]. Toute l’opposition subit ce climat d’intimidation, qui vise à faire accepter au peuple djiboutien les fraudes massives que le régime prépare. Dans les derniers jours avant le scrutin, il est à craindre une accentuation des provocations.

Les seules élections pluripartites, depuis l’indépendance, qui se sont déroulées en 2003, avaient déjà été massivement fraudées au détriment de l’opposition unie (UAD), qui avait obtenu officiellement 40% des voix, et, en réalité, plus de 50% : le régime s’était attribué la totalité des sièges des députés à l’assemblée nationale s’appuyant sur le scrutin de liste majoritaire à un tour [3]. Aucune revendication n’étant acceptée, les élections suivantes ont été boycottées, et, une grande partie des leaders ont été contraints à l’exil.

C’est une nouvelle mascarade que le régime prépare. Le régime n’a pas rempli une seule des conditions pour la tenue des élections libres, transparentes et démocratiques. La très récente commission électorale, dont le président est un fonctionnaire de l’Etat, est entièrement sous la tutelle du ministère de l’Intérieur. Le processus de distribution des cartes électorales est totalement chaotique. Le pouvoir refuse d’inscrire des milliers de Djiboutiens sur les listes alors qu’il distribue des milliers de cartes électorales à des étrangers. L’opposition n’a pas accès aux médias nationaux qui ont pris fait et cause pour le parti du gouvernement, l’Union pour la Majorité Présidentielle (UMP). Le service secret djiboutien (SDS) s’installe pour faire peur devant les domiciles et les bureaux des leaders de l’opposition. Les fonctionnaires qui ont rejoint l’opposition sont licenciés sans ménagement et ceux qui rejoignent l’UMP bénéficient des jours de congés payés à la charge de l’Etat. Le président de l’USN (président du l’ARD), Ahmed Youssouf, et le porte-parole de l’USN (président du MRD), Daher Ahmed Farah, ont été interdits de candidature sous prétexte de double nationalité, alors que des candidats du parti au pouvoir dans le même cas ont été acceptés. La police et le gendarme harcèlent les militants et les leaders de l’opposition dans les meetings ou chez eux.

Depuis le ‘printemps arabe’ et les manifestations massives contre le 3e mandat en février 2011, toute manifestation est interdite, mais l’opposition entend défendre le choix des Djiboutiens, le droit des Djiboutiens à choisir ses dirigeants. Le peuple espère une alternance démocratique, comme le montre la mobilisation dans les meetings de l’USN [4], que les forces de l’ordre n’arrivent plus à empêcher. Beaucoup n’ont plus rien à perdre. Tout indique qu’en cas de fraudes manifestes le 22 février, actuellement prévisibles, la situation pourrait se dégrader rapidement. Le dictateur Ismaïl Omar Guelleh a pris exemple sur Ben Ali pour contrôler son pays, instaurant une répression sans aucune soupape.

L’affaire de l’assassinat du juge Borrel n’est toujours pas close. Sur la scène internationale, Djibouti est considéré comme une place de plus de plus en plus stratégique en raison du combat contre la piraterie en Somalie, et parce que des bases militaires allemande et japonaise ont rejoint la française et l’américaine. Selon la FIDH, « depuis plus de dix ans, les opposants, les syndicalistes, les défenseurs des droits humains et les citoyens subissent une répression brutale qui s’intensifie à l’approche de chaque élection » [5], ajoutant que l’Union européenne « est le premier bailleur de fonds à destination de Djibouti où elle a décidé de renforcer sa présence ». L’UE s’y implique dans le cadre de la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) avec la création du Centre de formation régional de Djibouti pour les affaires maritimes [6]. Par rapport à cet investissement, l’envoi de deux experts techniques par l’UE ne peut qu’être négligeable et instrumentalisé [7].

Dans ce pays où règnent misère et grande corruption, où une quasi-famine est annoncée, où une épidémie de paludisme se propage dans une zone sous ‘blocus sanitaire’ [8], les loyers de ces bases, 30 millions de dollars par an pour la France, les USA et le Japon, sont détournés par le clan au pouvoir. L’argent des contribuables enrichit un régime dictatorial, qui se maintient par des élections fraudées et la répression. La sécurité des pays européens va-t-elle continuer longtemps de se faire aux dépens de la liberté des Djiboutiens ?

Le Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique demande au gouvernement français et à l’Union européenne de sortir du silence et de s’engager pour soutenir la population djiboutienne dans son combat pour la démocratie.


Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique

Signataires  : Alliance Républicaine pour le Développement (ARD, Djibouti, USN), Mouvement pour Renouveau Démocratique (MRD, Djibouti, USN), Association pour la Démocratie et le Développement (ADD, Djibouti), Collectif des Organisations Démocratiques et Patriotiques de la Diaspora Camerounaise (CODE, Bruxelles), Union des Populations du Cameroun (UPC), Fédération des Congolais de la Diaspora (FCD, Congo Brazzaville), Ça suffit comme ça ! (Gabon), Mouvement pour la Restauration Démocratique en Guinée Equatoriale (MRD), Alliance Nationale pour le Changement en Ile-de-France (ANC-IDF, Togo), Collectif des Associations Contre l’Impunité au Togo – France (CACIT France), Mouvement du 4 mars pour la Libération du Togo (MoLiTo), Survie, Sortir du Colonialisme, Afriques en luttes, Gauche Anticapitaliste, Parti de Gauche, Europe Ecologie les Verts.


[1] Hassan Amine (PDD), Abdi Osman (UDJ) et Abdillahi Doualeh dit Sitiin (PND), après avoir été torturés et avoir purgé 10 mois de prison (1.8.11-30.5.1), attendent le jugement en appel, mis en délibéré ; Mohamed Ahmed Jabha (FRUD), torturé férocement, est détenu depuis mai 2010 sans soins et sans procès.
[2] Autre cas, les 14 et 15 février, deux leaders du parti Model, Abdi Guireh et Abourahman Bachir, ont été arrêtés le matin pour être libéré le soir, après une fouille de leur maison.
[3] Un scrutin de liste majoritaire ou scrutin majoritaire plurinominal de listes de partis est un système de vote par liste. Chaque parti propose une liste. L’électeur choisit une liste. La liste ayant obtenu une majorité de voix obtient tous les sièges.
[4] Meeting USN 9 février 2013
[5] Tribune FIDH + ACP asbl, 17.1.13, ‘Djibouti : Le port de l’angoisse’
[6] Création du centre de formation régional de Djibouti de la Mission EUCAP Nestor de Renforcement des capacités maritimes régionales
[7] La Nation, journal proche du pouvoir, 17.2.13, ‘Législatives 2013 La CNDH reçoit des experts européens’
[8] Communiqué Ligue Djiboutienne des Droits Humains (LDDH), 11.2.13 : ‘Djibouti : Levé de l’embargo sur une partie du pays’




mercredi 13 février 2013

L'édito de Billets d'Afrique et d'Ailleurs (février 2013)

Retrouvez ici chaque mois l'édito du mensuel publié par SURVIE :
Billets d'Afrique et d'ailleurs.
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 Françafrique new look


Ceux qui pourraient se laisser égarer par l’intense pilonnage médiatique qui accompagne inévitablement toute opération guerrière auront avantage à ne pas oublier la règle n° 1 de la propagande françafricaine : la Françafrique, ça n’a jamais existé, et d’ailleurs ça n’existe plus.

Or donc, la France intervient militairement dans une ancienne colonie d’Afrique subsaharienne mais cela n’a rien à voir avec l’impérialisme. Miss « Young leader » 1996 de la French American Fondation, Hollande a bien appris la leçon des showmen de la guerre spectaculaire : une belle guerre, simple comme un western, avec un shérif – nous – protégeant des paysans désarmés – les Maliens – des méchants bandits : les islamistes, qui, depuis la chute de l’empire soviétique, ont avantageusement remplacé les Rouges dans le rôle du mal absolu, ça a autrement plus de gueule que le soutien armé à des dictatures prédatrices. Il s’agit de faire accepter par un peuple français frappé par un chômage endémique et une pauvreté grandissante le coût considérable d’une énième intervention militaire – la France est le pays le plus interventionniste de la planète sur le plan militaire, avant même les États-Unis : Côte d’Ivoire, Libye, Afghanistan hier, Mali aujourd’hui, sans parler de ses bases militaires permanentes en Afrique et de ses guerres secrètes.

Pour un observateur averti, ce joli scénario diffusé jusqu’à plus soif par tous les gros médias ne tient pas debout. Au contraire de ce qui est répété à longueur d’antennes, Bamako n’était pas menacée, ni dans l’immédiat, ni à moyen terme. Les « méchants » sont financés et équipés par nos amis qataris et saoudiens. Enfin la France, qui prétend aujourd’hui défendre l’intégrité territoriale du Mali, envisageait sans sourciller en janvier 2012, par la bouche du ministre des affaires étrangères d’alors, la possibilité d’une sécession du Nord du Mali. Pur hasard, ce territoire que nous prétendons maintenant vouloir rendre au Mali, et que nous allons occuper en attendant – en attendant quoi ? –, regorge de ressources naturelles.

Désolé de briser la belle image : cette intervention est purement coloniale.
Aujourd’hui comme hier, il s’agit de s’assurer le contrôle d’un territoire stratégique pour les grandes puissances industrielles. L’assentiment de la marionnette transitoire à la tête du Mali n’était qu’une formalité.
C’est en maître que parle le gouverneur français – pardon : l’ambassadeur de France au Mali – : « Plus que jamais, l’heure n’est ni aux chicanes ni aux discussions vaines. L’heure est à l’unité. La nation [malienne] est en danger, le pays doit s’unir contre un adversaire commun [...] On ne peut pas conduire une action militaire et une action efficace de reconquête du Nord si, dans la capitale, n’importe quel groupuscule commence à faire sa loi. Ils [les organes de la transition] n’ont pas besoin d’être soumis tous les jours à une pression de la rue », avant de saluer la décision du gouvernement d’instaurer l’état d’urgence. Il s’agit d’interdire les manifestations des opposants à l’intervention, pourtant censés ne pas exister.
Les manifestations d’enthousiasme pro-français, elles, ont fourni un flot inépuisable d’images flatteuses pour l’ego national. Ces images remplacent avantageusement celles des manifestations d’ouvriers de Renault ou de Peugeot, d’Arcelor-Mittal ou de Pétroplus, qui ne servent qu’à démoraliser la Nation.

Les grands bénéfices des maîtres ne se font plus dans l’industrie française mais dans les investissements agraires, miniers, commerciaux, dans les pays pauvres, dont la population est corvéable à merci et les dirigeants dociles jusqu’à la servilité. Quand il paie pour un budget dit de la « défense », c’est la défense de ces intérêts-là que finance le contribuable français.
Nous voilà désormais dans le monde orwellien de la guerre perpétuelle, où nos armées volent de victoire en victoire sous les yeux fatigués de masses qui s’enfoncent dans la pauvreté.

 Odile Tobner